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Aquaculture en Algérie : derrière l’objectif des 20 000 tonnes, une filière qui apprend à marcher

Aquaculture en Algérie : derrière l’objectif des 20 000 tonnes, une filière qui apprend à marcher

Il y a dix ans, l’Algérie exportait ses propres alevins vers des fermes tunisiennes et turques. Elle n’avait ni les cages, ni les infrastructures, ni les techniciens pour les élever sur place. En 2026, ces mêmes espèces — pagre et loup de mer — grandissent dans des fermes marines à Béjaïa et Tlemcen. Ce retournement de situation, discret mais profond, résume mieux que n’importe quel discours officiel ce que vit réellement l’aquaculture algérienne en ce moment.

Le ministre de l’Agriculture Yacine El-Mahdi Oualid a fixé un objectif de 20 000 tonnes de production aquacole pour fin 2026, soit le double de 2025. Ce chiffre mérite d’être décortiqué plutôt que célébré sans nuance.

20 000 tonnes : un chiffre à lire avec précision

La projection ministérielle annoncée le 23 avril 2026 à Alger lors d’une rencontre nationale du secteur de la pêche ne se confond pas avec ce qu’L’Écho d’Algérie publiait quelques semaines plus tôt : 12 000 tonnes attendues pour la seule aquaculture, avec 80 millions d’alevins ensemencés.

L’écart entre les deux chiffres — 12 000 et 20 000 tonnes — n’est pas une contradiction. Il reflète un périmètre différent : le premier concerne l’aquaculture stricte (élevage en fermes), le second englobe probablement l’ensemble de la filière halieutique nationale, pêche hauturière comprise. Cette distinction n’est pas accessoire : elle dit quelque chose sur la maturité statistique du secteur, encore en train de se doter d’outils de mesure fiables.

Ce que les deux sources s’accordent à confirmer, c’est la dynamique réelle : en 2025, la production aquacole avait déjà progressé de moins de 7 500 tonnes à plus de 10 000 tonnes. La courbe existe. Elle est documentée.

Béjaïa et Beni Ksila : là où ça se passe vraiment

Les chiffres nationaux prennent leur sens quand on les ancre géographiquement. La wilaya de Béjaïa concentre aujourd’hui les projets les plus avancés. Deux fermes marines y sont déjà en exploitation, avec un objectif de 48 cages flottantes au total d’ici décembre 2026. À Beni Ksila, une troisième ferme est en cours d’installation avec une capacité annoncée de 800 tonnes par cycle.

Ces sites ne sont pas des vitrines. Ils produisent du poisson, ils emploient des techniciens locaux, et ils vendent sur le marché algérien. Le fait que Béjaïa s’impose comme la wilaya pilote de l’aquaculture algérienne n’est pas dû au hasard : la baie de Bejaia offre des conditions naturelles favorables — profondeur, courants, qualité de l’eau — et la wilaya dispose déjà d’une tradition portuaire ancienne.

À Tlemcen, la ferme aquacole pilote représente autre chose : la preuve que ce modèle peut fonctionner loin des foyers traditionnels de la pêche méditerranéenne.

Le thon rouge : une filière que l’Algérie n’avait jamais osé lancer

L’annonce la plus significative de 2026 n’est peut-être pas le doublement de la production. C’est le lancement de l’engraissement du thon rouge.

Jusqu’ici, l’Algérie bénéficiait d’un quota de capture dans le cadre de la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (ICCAT). Mais elle se contentait de pêcher et de vendre des thons frais, sans valoriser davantage la ressource. L’engraissement change radicalement ce modèle : des thons juvéniles sont capturés, placés dans des cages en mer, nourris pendant plusieurs mois jusqu’à atteindre un poids optimal, puis exportés vivants ou réfrigérés vers le marché japonais ou coréen, à des prix plusieurs fois supérieurs au cours habituel.

L’Espagne (Murcie), la Croatie (Dalmatie) et la Turquie (Méditerranée orientale) maîtrisent cette filière depuis les années 1990. Pour l’Algérie, c’est une première. Le quota 2026 est fixé à 2 467 tonnes de thon rouge. Si la filière d’engraissement se met en place correctement, la valeur exportée par tonne pourrait tripler par rapport à la vente directe.

L’accord avec la Mauritanie : 30 000 tonnes dans l’Atlantique

Moins médiatisé, mais tout aussi stratégique : l’accord signé entre Alger et Nouakchott ouvre aux pêcheurs algériens un quota de 30 000 tonnes dans les eaux mauritaniennes.

La Zone Économique Exclusive (ZEE) mauritanienne est l’une des plus poissonneuses au monde. Espagne, Chine, Russie et Union européenne y pèchent depuis des décennies. Le fait que l’Algérie y accède dans un cadre bilatéral structuré — et non via des licences informelles — marque une montée en maturité de la diplomatie halieutique algérienne.

Concrètement, cela signifie que des bateaux algériens vont pouvoir travailler dans des eaux où la biomasse est incomparablement plus dense qu’en Méditerranée centrale. Cette ouverture atlantique n’est pas une solution de facilité : elle suppose des navires adaptés, des équipages formés à des conditions de mer différentes, et une logistique de rapatriement des captures à construire.

Ce que les investisseurs étrangers voient que les Algériens voient moins

Des opérateurs chinois, saoudiens, omanais et américains ont exprimé un intérêt concret pour l’aquaculture algérienne début 2026. Pourquoi maintenant ?

La réponse tient en quelques données que ces investisseurs connaissent bien : l’Algérie est le troisième pays le plus peuplé d’Afrique, avec une consommation de poisson par habitant encore faible (autour de 6 kg/an, contre 22 kg en moyenne méditerranéenne). L’écart entre l’offre et la demande potentielle est un marché. Un marché de 46 millions de consommateurs avec un pouvoir d’achat croissant en protéines animales.

Ces investisseurs voient aussi un coût foncier et énergétique encore compétitif, une administration qui signale clairement son intention de faciliter les projets, et un littoral dont moins de 5% du potentiel aquacole est aujourd’hui exploité.

Le programme européen DIVECO 2, qui accompagne la structuration du secteur, ajoute un signal de crédibilité institutionnelle supplémentaire.

Les trois réformes qui conditionnent la réussite

Produire 20 000 tonnes est une chose. Consolider cette trajectoire en est une autre. Trois chantiers structurels sont ouverts simultanément :

  • Le financement : un cadre réglementaire dédié au crédit d’investissement dans la pêche et l’aquaculture est en cours de finalisation. Sans accès au crédit bancaire, les porteurs de projets privés — souvent des PME familiales — ne peuvent pas scaler.
  • La traçabilité : 1 700 navires de pêche équipés d’un système de surveillance satellitaire (VMS) d’ici fin 2026. C’est une condition imposée par les acheteurs européens et asiatiques qui exigent désormais une preuve de pêche légale et traçable.
  • La reconstitution de la ressource : programme de réhabilitation des récifs artificiels en coopération avec le Japon. Sans reconstitution de la biomasse côtière, la pêche traditionnelle continuera de décliner, annulant les gains de l’aquaculture.

2027, le basculement statistique annoncé

Si le rythme actuel se maintient, la production issue de l’aquaculture dépassera celle de la pêche traditionnelle en décembre 2027. Ce serait la première fois dans l’histoire du secteur halieutique algérien que l’élevage surpasse la capture sauvage.

La Tunisie produit déjà plus de 30 000 tonnes via l’aquaculture marine sur un littoral deux fois moins étendu. Le Maroc vise 200 000 tonnes à l’horizon 2030 dans le cadre de sa stratégie nationale Halieutis. L’Algérie démarre tardivement, mais elle démarre vite — et avec des ressources naturelles que ni la Tunisie ni le Maroc ne possèdent à cette échelle.

Ce qui était une filière marginale il y a cinq ans est en train de devenir un secteur d’avenir. Pas parce qu’un ministre l’a annoncé. Parce que des cages sont dans l’eau, des alevins grandissent, et des accords sont signés.

Karim Messaoudi

Karim Messaoudi est un journaliste d'investigation algérien fort de 14 ans d'expérience dans le traitement de l'information politique, économique et sociale. Collaborateur régulier d'Algerie Focus News, il a signé à ce jour 138 articles répartis sur six rubriques éditoriales, faisant de lui l'une des plumes les plus actives et les plus rigoureuses du site. Sa démarche journalistique se distingue par une approche analytique approfondie, une diversité de sources vérifiables et un ancrage fort dans les réalités du terrain algérien et maghrébin. Formation académique Le parcours de Karim Messaoudi repose sur des bases académiques solides. Il est titulaire d'une Licence en Sciences de l'Information et de la Communication obtenue à l'École Nationale Supérieure de Journalisme et des Sciences de l'Information (ENSJSI) d'Alger, établissement de référence pour la formation des futurs journalistes en Algérie. Il a ensuite poursuivi ses études supérieures avec l'obtention d'un Master en Journalisme et Communication à l'Université d'Alger 3, où il a approfondi les techniques d'enquête, l'analyse des médias, l'éthique professionnelle et les méthodologies du journalisme de données. Cette double formation lui a permis de conjuguer rigueur académique et maîtrise des pratiques rédactionnelles modernes, lui conférant une vision à la fois théorique et opérationnelle du métier. Domaines d'expertise Au fil de ses 14 années d'exercice, Karim Messaoudi s'est spécialisé dans quatre grands domaines de couverture : Politique algérienne : suivi des dynamiques institutionnelles, des élections, des rapports de force partisans et des grandes réformes de l'État algérien. Économie pétrolière : analyse experte du secteur des hydrocarbures, de l'évolution de Sonatrach, de la rente pétrolière et de la politique de diversification économique nationale. Affaires sociales : enquêtes documentées sur les conditions de vie, les inégalités, le marché du travail et les mutations du tissu social en Algérie. Diplomatie maghrébine : couverture des relations bilatérales entre les États de la région, des tensions géopolitiques et des perspectives d'intégration dans l'espace euro-méditerranéen. Sa production éditoriale reflète cet équilibre thématique : 49 articles en Actualités, 47 en Algérie, 16 en Économie, 7 sur la France, 4 en Politique et 3 en International. Accréditations officielles Karim Messaoudi est titulaire de la carte de presse professionnelle n°2847, délivrée par les autorités compétentes, confirmant son statut de journaliste professionnel à part entière. Depuis 2018, il bénéficie également d'une accréditation officielle du Ministère algérien de la Communication, lui ouvrant l'accès aux conférences de presse institutionnelles, aux sources gouvernementales et aux événements officiels de premier plan. 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