Ce jeudi 30 avril, les cambistes du Square Port-Saïd ne se bousculent pas. Le cours de l’euro s’est ancré à 280 dinars à la vente depuis une dizaine de jours, et personne ne s’y risque à prédire un mouvement brusque. Pourtant, chacun ici sait que mai arrive, et avec lui, la saison des euros qui s’arrachent.
Cette stabilité de fin de mois clôt un avril en légère hausse : l’euro avait terminé mars autour de 277-278 dinars. Il a grimpé à 281 dinars vers le 11-12 avril, puis s’est tassé. Le résultat net : +2 à +3 dinars en un mois, sans coup de théâtre.
280 dinars au Square, 155 à la banque : deux Algéries monétaires
La statistique qui résume tout : en ce 30 avril 2026, un euro vaut 155 dinars au guichet de la BNA et 280 dinars dans la rue, à deux cents mètres de là. Soit un écart de 125 dinars, ou 81% de différence entre le taux officiel et le taux réel accepté par le marché.
Ce n’est pas une dérive récente. C’est une constante algérienne depuis les années 1990, aggravée à chaque fois que les restrictions bancaires se resserrent. Aujourd’hui, un Algérien qui veut financer les études de son fils en France, acheter une voiture en Espagne ou simplement préparer un séjour médical à Istanbul n’a pas d’autre choix que de passer par le Square. Les banques publiques allouent des devises au compte-gouttes, sous conditions strictes, avec des plafonds souvent insuffisants.
C’est cette réalité — pas une quelconque « défiance abstraite envers le dinar » — qui maintient le marché parallèle en vie, décennie après décennie.
Ce qui a fait bouger l’euro en avril
Deux moteurs concrets ont alimenté la légère hausse de mi-avril :
Le commerce du cabas, en phase de préparation estivale. Ces importateurs informels qui approvisionnent les marchés de Bab El Oued, Bachdjerrah ou Annaba en électroménager turc, en cosmétiques espagnols ou en vêtements européens commencent à stocker des euros avant la haute saison. Leurs achats de devises, agrégés à des milliers d’unités, pèsent réellement sur le cours.
La reprise du marché automobile informel. Depuis la réouverture partielle des importations de véhicules, les particuliers qui cherchent à acheter une voiture en Europe ont besoin de devises que leurs comptes bancaires ne peuvent fournir. La demande a clairement augmenté en avril, selon les observations des sites spécialisés comme VoyagerDZ et SquareAlger.
Le fléchissement du 22-23 avril — l’euro est brièvement redescendu à 280-280,5 dinars après un pic à 281 — s’explique par une pause naturelle de cette demande, pas par une intervention des autorités.
8 273 milliards de dinars hors des banques : le vrai problème
Le marché noir des devises n’est que la vitrine d’un phénomène plus lourd. En novembre 2024, la Banque d’Algérie a publié un rapport d’évaluation sectorielle qui chiffre la masse monétaire circulant hors du système bancaire à 8 273 milliards de dinars — soit 34% de la masse monétaire totale. Pour donner une échelle : c’est environ l’équivalent du budget de l’État algérien pour deux ans.
Cette masse d’argent liquide thésaurisé dans les matelas et les commerces informels échappe totalement à la politique monétaire, à la fiscalité et aux statistiques économiques officielles. Elle alimente le marché parallèle des devises, le commerce informel et l’immobilier cash — trois secteurs où le dinar liquide est roi.
Le gouvernement a lancé des incitations à la bancarisation et accéléré le déploiement des terminaux de paiement. Mais intégrer 8 273 milliards de dinars dans le circuit formel ne se fait pas par décret.
Le Square, une bourse officieuse que l’État ne ferme plus
Le Square Port-Saïd est illégal. La loi algérienne est explicite : toute transaction de change en dehors des établissements agréés est passible de poursuites. Pourtant, les cambistes opèrent à visage découvert, smartphones en main, les cours s’affichent sur des applications téléchargées des millions de fois — Change DA, DevisesAlgérie, SquareAlger — et les médias publient les cotations quotidiennement.
Les dernières opérations de répression significatives remontent à plusieurs années. Depuis, une forme de tolérance tacite s’est installée. L’explication est simple : si l’État fermait le Square demain sans offrir d’alternative crédible d’accès aux devises, des pans entiers de l’économie informelle — qui emploie des millions de personnes — se retrouveraient paralysés.
En 2018, le volume annuel du Square était estimé à 5 milliards de dollars. Aucun chiffre officiel plus récent n’a été publié, ce qui dit beaucoup sur la gêne institutionnelle que le sujet suscite.
Mai et juin : les semaines qui vont tout révéler
La stabilité actuelle a une date de péremption probable : le mois de juin. Chaque année, la convergence des voyages estivaux, des transferts de la diaspora et des achats de rentrée en Europe crée un pic de demande en euros que le marché parallèle absorbe toujours… mais pas sans hausse de prix.
Si la tendance des années précédentes se confirme, l’euro pourrait franchir le seuil des 282-285 dinars d’ici mi-juin. Ce n’est pas une prévision : c’est un cycle que les habitués du Square connaissent par cœur.
La vraie inconnue de 2026, c’est l’impact éventuel des nouvelles mesures d’importation automobile sur la demande en devises, et la capacité des banques publiques à répondre à une demande estivale qui, pour l’instant, reste entièrement captée par le marché informel.
Ce que cette stabilité dit vraiment de l’économie algérienne
Trois constats concrets, sans langue de bois :
- Le dinar officiel est une fiction monétaire pour une large partie de la population. Tant que l’accès aux devises restera aussi contraint, le marché parallèle prospérera, quel que soit le niveau de répression.
- La Banque d’Algérie ne pilote pas le taux réel. Elle fixe un taux administratif qui n’a aucune prise sur les comportements économiques réels des ménages et des petits commerçants.
- La formalisation de l’économie prendra une génération, pas un mandat. Les 8 273 milliards de dinars hors circuit ne rentreront pas dans les banques à coups d’incitations fiscales tant que la confiance institutionnelle ne sera pas restaurée en profondeur.
Le cours de ce 30 avril — 280 dinars, ni plus ni moins — est moins un indicateur de stabilité qu’un indicateur d’attente. Le Square Port-Saïd reprend son souffle avant l’été.







