Alger ne restera plus spectatrice de l’élection présidentielle française de 2027. Les autorités algériennes ont annoncé qu’elles s’impliqueront dans le débat politique français pour défendre les intérêts de la diaspora algérienne et répondre aux attaques de l’extrême droite. Cette position intervient alors que Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie, appelle à durcir les relations bilatérales et que l’accord migratoire de 1968 est menacé de dénonciation. La tension diplomatique entre les deux pays atteint son niveau le plus élevé depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962.
Xavier Driencourt, à l’origine de la crise diplomatique
La décision algérienne fait suite aux propos tenus par Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie de 2008 à 2012 puis de 2017 à 2020. Dans une chronique publiée dans le Journal du Dimanche le 25 février 2026, l’ancien diplomate appelle à un « reset » radical des relations franco-algériennes à l’approche de la présidentielle. Ses propos ont immédiatement suscité une vive réaction à Alger, où ils sont perçus comme une ingérence inacceptable dans les affaires intérieures algériennes.
Dans une interview accordée à Europe 1-Cnews le 2 novembre 2025, Driencourt déclare que « le discours anti-français est le carburant du pouvoir algérien » et avoue ne plus croire à une relation apaisée entre les deux pays. Cette déclaration marque un tournant dans le discours de la diplomatie française envers l’Algérie. Pour la première fois depuis plusieurs années, un ancien ambassadeur formule publiquement un scepticisme total sur l’avenir des relations bilatérales.
Sur Le Figaro le 5 mai 2025, il préconise même la dénonciation de l’accord de 1968 et prédit une rupture diplomatique avant 2027. Xavier Driencourt est devenu la référence de la droite et de l’extrême droite françaises sur la question algérienne. Le diplomate retraité, deux fois en poste à Alger, a développé une approche de la relation bilatérale qui a lourdement pesé dans la crise franco-algérienne depuis l’été 2024, selon Le Monde. Les autorités algériennes considèrent ces propos comme une provocation inutile.
890 000 immigrés algériens en France : un poids démographique et électoral
Les chiffres expliquent l’inquiétude d’Alger. Selon l’INSEE et les données publiées en 2026, 890 600 immigrés nés en Algérie vivent en France, ce qui représente 12,4% de l’immigration totale hexagonale. La diaspora totale, incluant les deuxième et troisième générations, est estimée entre 2,7 et 6 millions de personnes. La communauté algérienne est la première communauté immigrée en France, devant les communautés marocaine et tunisienne.
À Marseille, Lyon, dans les banlieues parisiennes ou à Lille, les Français d’origine algérienne forment des poches électorales considérables. Dans certaines communes du Nord et de l’Est de la France, les électeurs d’origine algérienne représentent plus de 15% de l’électorat total. Cette concentration géographique rend la communauté particulièrement visible et influente dans les débats locaux et nationaux. Historiquement ancrée à gauche, cette communauté observe désormais avec attention les programmes sur le logement social, la rénovation urbaine et la lutte contre les discriminations.
Les candidats à la présidentielle française 2027 sont conscients de ce poids électoral. Plusieurs équipes de campagne ont déjà nommé des responsables dédiés à la relation avec la diaspora maghrébine. Les sondages montrent que les électeurs d’origine algérienne sont particulièrement sensibles aux questions de lutte contre les discriminations, d’égalité des chances et de politique de la ville. La montée de l’extrême droite et ses propos sur l’immigration ont poussé beaucoup de membres de la communauté à se mobiliser davantage pour les élections, selon le chercheur Kouider Chichi Toufik.
Accord de 1968 : Paris menace de dénoncer le traité migratoire
Le 30 octobre 2025, l’Assemblée nationale française adopte par 185 voix contre 184 une résolution du Rassemblement National appelant à dénoncer l’accord franco-algérien de 1968. Pour la première fois depuis 1958, les députés ont adopté une motion d’extrême droite appelant le gouvernement à abroger le traité de 1968 qui accorde aux Algériens un statut migratoire privilégié, selon VisaHQ. Bien que non contraignante, cette motion augmente la probabilité d’un durcissement des règles d’entrée et de travail pour les ressortissants algériens.
L’accord de 1968 prévoit notamment que les Algériens disposent d’un certificat de résidence d’une durée de dix ans, renouvelable de plein droit, et bénéficient d’un régime particulier pour l’entrée et le séjour en France. Il constitue un héritage des accords d’Évian de 1962 qui ont mis fin à la guerre d’Algérie. Sa dénonciation aurait des conséquences majeures pour des centaines de milliers de familles franco-algériennes.
La situation évolue rapidement en 2026. Le 7 février 2026, le Premier ministre Sébastien Lecornu annonce des « initiatives » pour renégocier l’accord, le jugeant « obsolète ». Le 9 février 2026, la France brandit à nouveau la menace d’une révision unilatérale. Le 31 mars 2026, Alger prolonge jusqu’au 31 décembre 2026 le dispositif facilitant l’entrée des membres de la diaspora titulaires de passeports étrangers, selon un communiqué du ministère algérien des Affaires étrangères. L’Algérie refuse toute révision unilatérale. Seul l’Élysée peut retirer la France de ce traité, avec un préavis d’un an selon l’article 56 de la Convention de Vienne.
Refus de visas : 31 à 38% de rejets dans les consulats de France
Les demandes de visas Schengen pour les Algériens rencontrent un taux de refus extrêmement élevé. Le consulat d’Alger affiche un taux de refus de 31,9% avec 63 217 rejets. Le consulat d’Oran affiche 38,1% de refus soit 30 670 rejets. Le consulat d’Annaba affiche 33,5% de refus soit 24 810 rejets. Ces chiffres placent les consulats de France en Algérie parmi les plus grands centres de refus de visas Schengen en Afrique du Nord, selon visa-algerie.com.
En 2025, le nombre de visas délivrés aux Algériens a chuté d’environ 15%, une tendance qui s’aggrave en 2026. Cette baisse intervient alors que la demande de visas continue d’augmenter, notamment pour les études, le tourisme familial et les raisons professionnelles. Les demandeurs font face à des délais de traitement plus longs et des pertes financières significatives. Les frais de dossier non remboursés en cas de refus représentent un coût important pour de nombreuses familles algériennes.
De nombreuses entreprises algériennes et françaises dépendent de la circulation facilitée des personnes pour leurs activités. Les professionnels du tourisme, du commerce et de l’éducation dénoncent les conséquences négatives de ce durcissement. La diaspora algérienne en France exprime également sa frustration face aux difficultés rencontrées par leurs familles pour obtenir des visas de visite.
Présidentielle 2027 : Bardella et Philippe utilisent l’Algérie comme levier électoral
À l’approche de l’élection présidentielle française de 2027, l’accord de 1968 s’impose comme l’un des terrains de positionnement les plus actifs de la droite. Jordan Bardella, président du Rassemblement National, fait de la dénonciation de l’accord un axe central de son programme. Il promet de mettre fin au statut spécial des Algériens en France et de renégocier l’ensemble des accords migratoires avec Alger.
Édouard Philippe, maire du Havre et figure montante des Républicains pour 2027, emboîte le pas à Bardella. Le candidat utilise lui aussi le « tremplin algérien » pour lancer sa course à l’Élysée, selon Algerie360. Il propose de réviser l’accord de 1968 pour le mettre en conformité avec les accords de Schengen. Cette stratégie vise à capter les électeurs de droite inquiets de l’immigration et sensibles aux discours sur la souveraineté nationale.
Marine Le Pen, finaliste des deux derniers scrutins, est donnée gagnante par plusieurs sondages. Certains prévoient que l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir « pourrait survenir » en 2027. Les analyses de la présidentielle montrent que l’Algérie devient un marqueur politique important dans le débat français. Les candidats doivent se positionner sur cette question pour éviter de perdre des électeurs à droite. La communauté algérienne en France observe ces stratégies avec attention et craint un durcissement des politiques migratoires si l’extrême droite arrive au pouvoir.
Mobilisation de la diaspora : 50 antennes du CMDA prévues en France
Le chercheur Kouider Chichi Toufik a mis en lumière la montée en puissance de la mobilisation politique des Algériens de la diaspora en France. Selon lui, « l’escalade des attaques de l’extrême droite contre l’Algérie et ses ressortissants » a convaincu de plus en plus de membres de la communauté de prendre part activement aux élections. Cette prise de conscience marque un tournant dans l’engagement politique de la diaspora. Beaucoup de jeunes Franco-Algériens, qui ne s’impliquaient pas auparavant, commencent à suivre l’actualité politique et à voter.
Cette mobilisation s’est traduite par les élections municipales des 15 et 22 mars 2026. De nombreux membres de la communauté algérienne votent et se présentent comme candidats. Plus de candidats issus de l’immigration algérienne figurent sur les listes municipales par rapport aux élections précédentes. La participation apparaît comme le « meilleur rempart contre l’instrumentalisation » politique de la communauté, selon Algerie Confluences.
Le Conseil mondial de la diaspora algérienne (CMDA), lancé le 8 mars 2023 à Paris, prévoit la création d’une cinquantaine d’antennes en France et d’une antenne au Parlement européen pour structurer un « lobby algérien ». Le CMDA a déjà réuni une centaine d’investisseurs de la diaspora à Alger en septembre 2025, selon l’ambassade d’Algérie à Abuja. L’objectif est de créer un réseau solide capable d’influencer les décisions politiques et économiques entre la France et l’Algérie.
Révision constitutionnelle de 2026 : l’armée algérienne peut intervenir à l’étranger
Un développement majeur survient le 26 mars 2026. Le Parlement algérien adopte à l’unanimité, avec 542 voix pour et zéro contre, la loi n° 26-04 portant révision constitutionnelle. Cette révision contient douze amendements techniques qui modifient plusieurs articles de la Constitution algérienne. Parmi ces amendements figure une disposition qui constitue l’un des virages les plus significatifs de la doctrine militaire algérienne depuis l’indépendance, selon La Radio des Sans Voix.
L’article 91, alinéa 2, dispose que le président de la République « décide de l’envoi des unités de l’Armée Nationale Populaire à l’étranger après approbation à la majorité des deux tiers de chaque chambre du Parlement ». Avec la révision de 2020, l’armée est explicitement autorisée à participer à des théâtres d’opération à l’étranger pour défendre les « intérêts vitaux et stratégiques du pays ». Cette disposition modifie fondamentalement le rôle traditionnel de l’armée algérienne, historiquement centré sur la défense du territoire national.
Cette disposition marque un virage stratégique majeur. Elle permet à l’Algérie de participer à des opérations de maintien de la paix, des missions antiterroristes régionales et des interventions humanitaires à l’étranger. Les analystes militaires voient dans cette révision une volonté de l’Algérie de renforcer son rôle de puissance régionale en Afrique du Nord et au Sahel. Cette évolution constitutionnelle s’inscrit dans une stratégie plus large de projection de l’influence algérienne au-delà de ses frontières.
Double standard occidental : l’Algérie conteste le monopole de l’influence
Les observateurs soulignent un double standard dans le discours diplomatique international. Les puissances occidentales ont théorisé et pratiqué le « droit d’ingérence » depuis des décennies, du Kosovo à la Libye, en passant par la « responsabilité de protéger ». Ces interventions ont souvent été justifiées par des motifs humanitaires ou de protection des populations civiles. Pourtant, lorsque l’Algérie évoque le droit de défendre ses intérêts auprès de sa diaspora, le même discours est qualifié d’ingérence inacceptable.
Toutes les grandes puissances agissent ainsi sur la scène internationale. Les États-Unis commentent et influencent les trajectoires politiques de nombreux pays à travers le monde. La Russie, la Chine, la Turquie et les monarchies du Golfe utilisent médias, réseaux économiques, diplomatie culturelle et relais d’opinion pour exercer leur influence. Ces pays n’hésitent pas à intervenir dans les débats politiques d’autres nations lorsqu’il s’agit de protéger leurs ressortissants ou leurs intérêts stratégiques.
Dans un monde multipolaire, il devient difficile de soutenir que certaines nations auraient le monopole moral de l’influence internationale. L’émergence de nouvelles puissances et la multiplication des acteurs régionaux redéfinissent les règles du jeu diplomatique. L’Algérie insiste sur le fait qu’elle ne cherche pas à manipuler le processus démocratique français mais à défendre légitimement les intérêts de ses citoyens vivant en France. Cette position rencontre un écho croissant dans les pays du Sud qui contestent le double standard occidental.
Test décisif pour les relations franco-algériennes
Cette décision révèle une réalité géopolitique profonde. L’Algérie ne compte plus rester passive face aux évolutions politiques françaises qui impactent directement ses ressortissants et ses intérêts stratégiques. Le pays dispose d’outils diplomatiques, économiques et culturels pour exercer une influence sur le débat français. La diaspora constitue un levier important que Alger compte mobiliser pour défendre ses positions auprès des électeurs français d’origine algérienne.
Plusieurs questions restent ouvertes sur l’avenir des relations entre les deux pays. L’Algérie disposera-t-elle des moyens de sa diplomatie d’influence. La diaspora algérienne s’organisera-t-elle suffisamment pour peser sur le scrutin de 2027. Paris acceptera-t-il cette nouvelle donne où Alger revendique un droit de regard sur sa politique intérieure. Ces interrogations détermineront l’évolution du rapport de force diplomatique entre Alger et Paris dans les mois à venir.
Le vrai test surviendra si l’extrême droite arrive au pouvoir et tente de dénoncer unilatéralement l’accord de 1968. La réponse d’Alger définira l’avenir des relations franco-algériennes pour les décennies à venir. Les autorités algériennes ont déjà indiqué qu’elles ne toléreraient pas une rupture unilatérale du traité. Cette position ferme pourrait mener à une crise diplomatique majeure si les promesses électorales de l’extrême droite sont tenues.
