L’Entreprise nationale des travaux aux puits (ENTP) vient de conclure, fin avril 2026, un accord de fourniture d’équipements de forage avec le fabricant chinois Kerui Petroleum, pour un montant de plus de 750 millions de yuans — soit environ 103 millions de dollars au taux actuel. Ce n’est ni un contrat isolé ni une surprise : c’est la confirmation d’une stratégie d’approvisionnement clairement tournée vers la Chine, engagée depuis 2014, et qui prend une nouvelle ampleur dans le cadre du plan Sonatrach 2025–2029. Derrière les chiffres, c’est la question de la souveraineté industrielle du secteur pétrolier algérien qui se pose.
Ce que recouvre réellement ce contrat
L’accord porte sur la livraison de plusieurs ensembles de plateformes de forage. Le nombre exact d’unités n’a pas été rendu public à ce stade. Ce que l’on sait, c’est que l’attribution s’est faite à l’issue d’un appel d’offres compétitif, remporté par Kerui face à d’autres soumissionnaires internationaux.
Ce n’est pas la première fois que Kerui décroche un tel contrat. En 2014 déjà, Sonatrach lui avait confié la fourniture de quatre plateformes pour le compte de l’ENTP, en écartant explicitement les fournisseurs américains et européens — le critère prix ayant été déterminant. Douze ans plus tard, la logique n’a pas changé, mais l’échelle s’est agrandie.
Il faut également noter qu’en novembre 2024, c’est une autre filiale de Sonatrach, ENAFOR, qui avait signé son propre contrat avec le même groupe chinois. Kerui s’installe donc durablement comme fournisseur systémique du parapétrolier algérien, et non comme simple prestataire ponctuel.
L’ENTP en pleine mutation opérationnelle
L’ENTP n’a pas attendu ce contrat pour engager son renouvellement. Sous la direction d’Abdelghafour Ghellab, nommé PDG en décembre 2023, l’entreprise a déjà mis en service des appareils 750 HP de type « Fast Move » — des plateformes mobiles pensées pour accélérer les cycles de forage dans les zones d’accès difficile du Sahara algérien. En parallèle, elle a rénové en interne cinq unités existantes, une opération évaluée à plus de 150 millions de dollars d’économies sur les coûts d’acquisition externe.
Ce double mouvement — acheter du neuf à l’étranger tout en réhabilitant l’existant — reflète une gestion sous contrainte budgétaire réelle. L’ENTP doit faire face à une demande de forage soutenue, liée aux objectifs de production de Sonatrach, sans pouvoir s’appuyer sur une industrie locale de fabrication d’équipements lourds.
Sonatrach 2025–2030 : le contexte d’un plan d’investissement historique
Ce contrat s’inscrit dans une ambition affichée au plus haut niveau. Lors du salon NAPEC 2025 à Oran, le ministre de l’Énergie Mohamed Arkab a confirmé un plan de 60 milliards de dollars d’investissements pour 2025–2029, dont 80% orientés vers l’amont pétrolier et gazier — exploration, forage, développement de réservoirs.
Début 2026, Sonatrach a actualisé ce cadre avec un plan 2026–2030 dans lequel le PDG Noureddine Daoudi a confirmé que 75% des dépenses de développement iront à l’amont. Le message est limpide : Alger veut augmenter ses volumes de production d’hydrocarbures, répondre à une demande intérieure en progression et maintenir ses exportations gazières vers l’Europe — dans un contexte où la transition énergétique européenne pousse paradoxalement à sécuriser des approvisionnements en gaz naturel à moyen terme.
Pour accompagner cette montée en puissance, le nombre de puits à forer chaque année doit augmenter significativement. C’est précisément là qu’intervient l’ENTP : sans plateformes supplémentaires, il n’y a pas de nouveaux puits, et sans nouveaux puits, pas de production accrue.
Le tournant chinois : stratégie assumée ou dépendance structurelle ?
Le recours répété à Kerui Petroleum mérite une lecture analytique plus poussée. La Chine n’est pas un partenaire nouveau pour l’Algérie : dans les infrastructures, le BTP, ou encore le ferroviaire, les groupes chinois occupent une place considérable depuis les années 2000. Dans le secteur pétrolier, ce partenariat prend une forme plus technique et moins visible, mais potentiellement plus stratégique.
Il existe ici une tension réelle. D’un côté, les équipements Kerui répondent aux cahiers des charges, sont livrés dans les délais et coûtent sensiblement moins cher que leurs équivalents américains (National Oilwell Varco, Gardner Denver) ou européens. De l’autre, une dépendance croissante vis-à-vis d’un seul fournisseur étranger dans un secteur aussi critique que le forage crée une vulnérabilité logistique — pièces de rechange, maintenance, formation des techniciens.
À titre de comparaison, des pays comme l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis ont fait le choix inverse : diversifier leurs fournisseurs d’équipements pour éviter toute fragilisation de leur chaîne d’approvisionnement. L’Algérie, elle, consolide un canal unique. C’est un pari industriel, pas une évidence.
Ce que ce contrat ne résout pas : la question de la fabrication locale
Le véritable angle mort de cette actualité, peu évoqué dans les communiqués officiels, est celui de l’intégration industrielle nationale. L’Algérie importe ses plateformes, ses pièces de rechange, et une partie de son expertise technique. Elle paie en devises — dollars ou yuans — pour des équipements que rien ne l’empêcherait, à terme, de produire sur son sol.
Des initiatives existent en ce sens : le projet de zone industrielle de Bellara dans la wilaya de Jijel vise notamment à développer la métallurgie lourde. Mais la fabrication de matériel de forage pétrolier représente un saut technologique et organisationnel autrement plus complexe. Ce n’est pas avec un contrat de sous-traitance que l’on construit une filière.
Le programme Algeria Bid Round 2026, lancé par l’Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures (ALNAFT), invite des compagnies étrangères à investir dans l’exploration de nouveaux blocs. Des clauses de contenu local pourraient — et devraient — être intégrées dans ces futurs accords pour commencer à ancrer une partie de la chaîne de valeur sur le territoire national.
Le contrat ENTP–Kerui Petroleum est un signal clair : l’Algérie investit massivement dans ses capacités de forage, et elle le fait vite, en s’appuyant sur le partenaire qui lui a déjà fait ses preuves sur le terrain saharien. À court terme, c’est rationnel. À moyen terme, la vraie question est de savoir si ces achats successifs d’équipements étrangers seront accompagnés d’un transfert technologique substantiel, ou s’ils resteront de simples transactions commerciales.
Le plan Sonatrach 2026–2030 offre une fenêtre d’opportunité pour poser les bases d’une industrie parapétrolière nationale digne de ce nom. Le laisser passer serait une erreur que les prochaines générations de techniciens et d’ingénieurs algériens auraient à assumer.

