En mars, l’Espagne achetait 56 000 barils par jour à l’Algérie. En avril, elle en achetait 116 000. Ce doublement brutal n’a rien d’une coïncidence commerciale : il est la conséquence directe de la fermeture du détroit d’Ormuz, qui a coupé une partie des approvisionnements européens en provenance du Golfe Persique. Madrid s’est retournée vers Alger. Et Alger a livré.
Quand Ormuz se ferme, Arzew s’active
Le terminal pétrolier d’Arzew, dans la wilaya d’Oran, est l’une des principales portes de sortie du brut algérien vers la Méditerranée. Lorsque la crise d’Ormuz a paralysé les flux en provenance d’Arabie saoudite, du Koweït et des Émirats arabes unis début 2026, les raffineurs espagnols ont rapidement identifié le Sahara Blend comme substitut viable.
Ce pétrole léger et faiblement soufré produit dans le Sahara algérien correspond exactement au profil recherché par les raffineries ibériques. Sa densité et sa composition chimique permettent de produire davantage d’essence et de diesel par baril raffiné, ce qui en fait une ressource particulièrement rentable pour les opérateurs européens.
La distance joue aussi : un tanker quittant Arzew atteint les ports espagnols en moins de 48 heures, contre plusieurs semaines depuis le Golfe Persique en contournant l’Afrique.
Les chiffres d’avril 2026 : l’Europe se rue sur le brut algérien
Les données publiées le 6 mai 2026 par l’Unité de recherche sur l’énergie de Washington révèlent une réorientation massive des flux.
| Pays importateur | Mars 2026 | Avril 2026 | Variation |
|---|---|---|---|
| France | 43 000 bpj | 138 000 bpj | +221% |
| Espagne | 56 000 bpj | 116 000 bpj | +107% |
| Italie | 7 000 bpj | 55 000 bpj | +686% |
| États-Unis | 73 000 bpj | 102 000 bpj | +40% |
| Corée du Sud | 170 000 bpj | 132 000 bpj | −22% |
La France est devenue le premier client du pétrole algérien en avril 2026, avec 138 000 barils par jour — un niveau inédit depuis des années. L’Italie, quant à elle, a multiplié ses achats par huit en un mois, passant de 7 000 à 55 000 barils quotidiens.
Au total, les exportations algériennes de brut ont atteint 903 000 barils par jour en avril, contre 709 000 en mars. Le prix du Sahara Blend a culminé à 104,24 dollars le baril en mars 2026, générant un excédent de 455 millions de dollars pour les finances publiques algériennes.
Ce que ces chiffres ne disent pas
Le bond d’avril masque une réalité moins flatteuse sur l’ensemble du trimestre. Les 116 000 barils exportés quotidiennement vers l’Espagne en avril 2026 restent en deçà des 152 000 barils d’avril 2025. L’Algérie a rattrapé une partie du retard, mais n’a pas encore retrouvé son niveau de l’année précédente sur ce marché précis.
Sur les quatre premiers mois de 2026, la moyenne des exportations nationales s’établit à 743 000 barils par jour, contre 772 000 sur la même période en 2025. Le premier trimestre avait même été marqué par une baisse notable, avant qu’avril ne renverse la tendance sous l’effet de la crise d’Ormuz.
Ce décalage entre performance mensuelle et tendance trimestrielle signale un problème concret : des gisements historiques comme Hassi Messaoud vieillissent, et les nouveaux projets d’exploration tardent à compenser le déclin naturel de la production.
Le rôle discret de l’OPEP+ dans ce rebond
La hausse n’est pas uniquement conjoncturelle. Début mars 2026, l’Algérie et sept autres membres de l’OPEP+ ont décidé d’injecter collectivement 206 000 barils supplémentaires par jour sur les marchés à compter d’avril. Cette décision, prise en amont, a libéré des capacités d’exportation supplémentaires que Sonatrach a pu orienter vers l’Europe au moment précis où la demande explosait.
La production nationale a par ailleurs progressé en continu : 905 000 barils/jour en moyenne en 2024, 934 000 en 2025, 971 000 au premier trimestre 2026. Ce n’est pas encore le niveau des années 2000, mais la trajectoire est clairement ascendante.
Pourquoi Madrid ne pouvait pas se tourner ailleurs
L’Espagne importe la quasi-totalité de son pétrole. Ses principaux fournisseurs habituels — Arabie saoudite, Irak, Nigeria — ont tous subi, à des degrés divers, les effets de la perturbation d’Ormuz ou des tensions régionales. Les États-Unis représentent une alternative, mais les coûts de fret transatlantique et les délais de livraison les rendent moins compétitifs en période de crise aiguë.
L’Algérie occupait donc une position unique : capable de livrer vite, en grande quantité, avec un brut adapté. Cette réalité logistique explique mieux la décision espagnole que n’importe quelle annonce diplomatique bilatérale.
Ce que cela coûte à l’Algérie de ne pas avoir anticipé davantage
L’opportunité d’avril 2026 aurait pu être encore plus large si la capacité d’extraction algérienne avait progressé plus rapidement. Selon les données de Trading Economics, la production algérienne de brut n’a pas retrouvé ses pics historiques. Sonatrach a lancé plusieurs projets d’exploration dans le bassin de Berkine et dans le sud du pays, mais les résultats en termes de production effective ne seront visibles qu’à partir de 2027-2028.
Autrement dit : l’Algérie a répondu à la demande européenne avec les capacités dont elle disposait, pas avec celles qu’elle aurait pu avoir si les investissements dans l’amont pétrolier avaient été accélérés plus tôt.
