Pendant des décennies, l’Algérie a exporté du pétrole brut et du gaz naturel pour financer l’État, sans transformer sur place la richesse de son sous-sol. Ce modèle a toujours un nom précis : la rente. Et ses limites sont aujourd’hui documentées par les chiffres : selon la Banque mondiale, les recettes d’hydrocarbures représentent encore plus de 85% des exportations algériennes et plus de 40% des revenus de l’État.
Lors de son entretien télévisé du 7 février 2026, Tebboune n’a pas esquivé ce constat. Il a reconnu que la consommation intérieure de gaz et de pétrole augmente si vite qu’elle réduit les volumes disponibles à l’export. Et il a cité une vérité simple, trop longtemps ignorée : « Nous avons des richesses enfouies et nous sommes restés collés au pétrole. »
Ce n’est pas une formule. C’est la description d’un angle mort économique que l’Algérie commence seulement à corriger.
Ce que la séparation ministérielle signifie concrètement
La nomination le 9 avril 2026 de Mourad Hanifi comme premier ministre des Mines et Industries minières — un portefeuille autonome, séparé de celui des hydrocarbures — n’est pas un simple réaménagement organigramme. C’est la reconnaissance officielle que le secteur minier ne peut plus être géré en marge de l’énergie fossile.
Jusqu’ici, un seul ministre supervisait à la fois Sonatrach, l’exploration offshore, les pipelines transsahariens et les gisements de fer, de zinc et de phosphate. L’absurdité de cette configuration est illustrée par un chiffre : l’Algérie dispose de plus de 200 substances minérales identifiées sur son territoire, dont une grande partie n’a jamais fait l’objet d’un programme d’exploitation structuré.
Désormais, Mohamed Arkab conserve les hydrocarbures. Hanifi hérite du reste — et d’une feuille de route chargée.
Gara Djebilet : de la promesse au premier chargement
Le projet de Gara Djebilet, dans la wilaya de Tindouf (extrême Sud-Ouest), cristallise à lui seul toutes les ambitions et toutes les contradictions de la stratégie minière algérienne.
Les réserves connues du gisement s’élèvent à 3,5 milliards de tonnes de minerai de fer — un volume qui figure parmi les dix plus importants au monde. Pourtant, ce gisement était encore inexploité en 2020. Son seul défaut structural : une teneur en phosphore naturellement élevée, qui rendait le minerai impropre aux filières sidérurgiques classiques.
Ce verrou technique a été levé grâce à la joint-venture entre Sonarem (société nationale algérienne) et le groupe Tosyali, opérateur turc installé à Bethioua (Oran) depuis 2017. La première unité de traitement primaire — d’une capacité de 4 millions de tonnes par an — est entrée en service en avril 2026, selon l’Agence de presse APS. Une deuxième unité est attendue au second semestre 2026.
Le chiffre à retenir : à terme, Gara Djebilet devrait alimenter une filière sidérurgique nationale capable de produire pour l’export, réduisant la facture des importations d’acier qui pèse encore lourd sur la balance commerciale algérienne.
Le phosphate : l’autre pari industriel de l’Algérie
Moins médiatisé, le projet de Bled El Hadba dans la wilaya de Tébessa est peut-être le plus stratégique à moyen terme. L’Algérie dispose de réserves récupérables estimées à près d’un milliard de tonnes de phosphate — une ressource dont la demande mondiale explose, portée par les besoins en engrais agricoles dans un contexte de crise alimentaire globale.
La différence avec les décennies passées tient en un mot : transformation locale. Tebboune a explicitement conditionné la viabilité du projet au fait que le phosphate soit converti en engrais sur place, avant toute exportation. Cette position tranche avec les pratiques habituelles des pays miniers africains, qui exportent encore massivement la matière première brute.
Si le projet tient ses délais — premier chargement au port d’Annaba prévu fin 2026 — l’Algérie pourrait devenir l’un des cinq premiers producteurs mondiaux d’engrais phosphatés, avec une capacité annoncée de 12 millions de tonnes par an.
Une loi minière modernisée, mais des défis structurels qui restent
Le cadre légal a été réformé en profondeur avec la loi n° 25-12 du 3 août 2025, publiée au Journal officiel le 10 août. Ce texte ouvre davantage les projets miniers aux partenaires étrangers, simplifie les procédures d’octroi de permis et introduit des mécanismes incitatifs pour les investisseurs privés — une évolution significative dans un pays où le secteur public a longtemps été le seul acteur autorisé.
Mais les défis réels restent identifiés et documentés :
- L’infrastructure ferroviaire : la ligne minière reliant Gara Djebilet au réseau national (via Béchar) n’est pas attendue avant 2027, selon les projections du ministère des Transports. D’ici là, le transport par camion limite les volumes exportables.
- Les ressources humaines : le secteur souffre d’un déficit chronique d’ingénieurs miniers et de géologues formés sur ces typologies de gisements complexes.
- La gouvernance locale : l’administration des wilayas du Grand Sud n’est pas encore dotée des outils de suivi environnemental et social nécessaires à des projets de cette ampleur.
Ce que disent les analystes — et ce que les chiffres confirment
Pour l’analyste économique Mustapha Mekid, interrogé par le journal El Watan en avril 2026, la création du ministère des Mines n’est pas anodine : « C’est une réorganisation majeure issue d’une orientation stratégique assumée. Elle envoie un signal fort aux investisseurs étrangers. »
Les chiffres du secteur corroborent cet optimisme prudent. Selon le ministère de l’Industrie, la contribution des mines au PIB algérien était inférieure à 2% en 2024. Avec les projets en cours, les projections officielles visent à porter cette part à 5% à l’horizon 2030 — un doublement ambitieux, mais jugé atteignable si les délais sont respectés.
Pour comparaison, le Maroc — concurrent direct de l’Algérie sur le phosphate — tire déjà plus de 6% de son PIB de l’exploitation minière via le groupe OCP. La marge de rattrapage est réelle.
un test de cohérence pour 2026
L’ambition est là. Le cadre légal existe. Les projets sont lancés. Ce qui manque encore, c’est la preuve par les faits : que Gara Djebilet tient sa capacité de 4 millions de tonnes annoncée, que le premier chargement de phosphate d’Ennaba arrive à temps, que la nouvelle loi minière attire effectivement des opérateurs privés crédibles.
2026 n’est pas une année de discours pour le secteur minier algérien. C’est une année de livraison. Et c’est à cette aune — pas aux déclarations télévisées — que la stratégie de Tebboune sera jugée.
