Pendant des décennies, l’Algérie a extrait ses minerais pour les exporter bruts ou, pire, les réimporter sous forme transformée à prix fort. L’inauguration de l’unité de traitement de dolomite de Tioulet, dans la wilaya d’Oum El Bouaghi, marque une rupture nette avec cette logique. Pour la première fois, une roche sédimentaire abondante dans les sous-sols du nord-est algérien sera micronisée et calcinée localement, avant d’alimenter les chaînes de production sidérurgiques, verrières et agricoles du pays.
Le ministre des Mines Mourad Hanifi, qui a présidé la cérémonie de lancement en compagnie du PDG de la SONAREM et du wali d’Oum El Bouaghi, n’a pas caché l’ambition du projet : mettre fin à des importations jugées « évitables » dans un pays qui dispose de toutes les ressources nécessaires pour les substituer.
Ce que produit réellement l’usine de Tioulet — et pourquoi c’est important
La dolomite est une roche carbonatée composée de calcium et de magnésium. Dans sa forme brute, elle vaut peu. Transformée en poudre micronisée ou calcinée à haute température, elle devient un intrant indispensable pour :
- L’acier : ArcelorMittal Annaba l’utilise comme fondant pour purifier la fonte dans ses hauts-fourneaux. L’Algérie importait jusqu’à présent une partie de cet intrant.
- Le verre plat et creux : les verreries nationales (ENAVA et autres) ont besoin de carbonate de calcium-magnésium pour stabiliser leur production.
- Les engrais magnésiens : un segment en croissance dans le cadre du programme algérien de souveraineté alimentaire.
- La construction : la chaux dolomitique entre dans la fabrication de mortiers et de produits d’isolation.
L’unité est dimensionnée pour produire 100 000 tonnes par an. Le gisement sur lequel elle s’appuie — le site de Tioult, exploité à ciel ouvert — recèle 35 millions de tonnes exploitables, ce qui assure à l’installation une durée de vie industrielle d’au moins trois décennies sans problème d’approvisionnement.
27 milliards de dollars : le vrai chiffre derrière la démarche
Pour comprendre la portée de ce projet, il faut le replacer dans un programme beaucoup plus large. Depuis 2022, le gouvernement algérien a engagé plus de 27 milliards de dollars dans quelque 7 600 projets de substitution aux importations, selon les données publiées fin 2025 par le ministère de l’Industrie. L’objectif affiché est de ramener la facture d’importations, qui dépasse encore les 40 milliards de dollars par an, à un niveau compatible avec les réserves de change du pays.
L’usine de Tioulet s’inscrit dans ce cadre, mais elle se distingue par une caractéristique clé : elle s’appuie sur une ressource minière nationale inexploitée plutôt que sur une simple relocalisation d’activités manufacturières. C’est un cran supplémentaire dans la chaîne de valeur.
La date du lancement n’est pas un hasard
L’inauguration a coïncidé avec le 60ᵉ anniversaire de la nationalisation des mines algériennes et le 59ᵉ anniversaire de la SONAREM. Le choix de cette date est délibéré : il inscrit le projet dans une continuité historique, celle d’un État qui reprend progressivement le contrôle de ses ressources naturelles — non plus seulement par la propriété juridique, mais par la maîtrise technique et industrielle.
Ce discours de souveraineté minière résonne d’autant plus fort que l’Algérie accélère parallèlement sur plusieurs fronts : l’exploitation du fer de Gara Djebilet (Tindouf), estimée à plus de 3 milliards de tonnes de réserves, avance désormais concrètement après des décennies de retards ; la mine de zinc de Tala Hamza (Béjaïa) monte en cadence ; et le projet intégré de phosphate dans le nord-est est en phase d’industrialisation.
120 emplois, une wilaya, un signal territorial
L’unité de Tioulet génèrera 120 emplois directs dans une wilaya des Hauts-Plateaux qui souffre structurellement de sous-industrialisation. Ce chiffre peut paraître modeste à l’échelle nationale, mais il traduit une orientation claire : les projets de valorisation minière doivent être implantés là où se trouvent les ressources, pas concentrés dans les grandes agglomérations côtières.
C’est aussi une réponse, même partielle, aux critiques récurrentes sur le déséquilibre de développement entre le littoral algérien et l’intérieur du pays.
Ce que les indicateurs macro confirment — et ce qu’ils nuancent
Le contexte économique général plaide en faveur de cette orientation industrielle. Le FMI prévoit une croissance de 3,8% pour l’Algérie en 2026, et la Banque mondiale note que les exportations hors hydrocarbures ont triplé depuis 2017, passant de 1,7 à 5,1 milliards de dollars. Des progrès réels, mais encore loin de l’objectif présidentiel de 15 milliards de dollars d’exportations diversifiées.
Le vrai défi n’est pas de lancer des usines — l’Algérie sait construire des infrastructures industrielles. Il est de les faire fonctionner durablement, à pleine capacité, avec une gestion efficace et des débouchés commerciaux stables. L’histoire industrielle algérienne compte plusieurs unités inaugurées en fanfare et sous-exploitées quelques années plus tard, faute de maîtrise technologique ou de marchés.
Tioulet, test grandeur nature d’un modèle industriel
L’unité de dolomite transformée d’Ouled Hamla est un projet de taille moyenne avec une portée symbolique importante. Elle démontre qu’il est techniquement et économiquement possible de valoriser en Algérie des matières premières qui alimentaient auparavant des usines étrangères.
Si ce modèle — ressource nationale, transformation locale, débouchés industriels internes identifiés — prouve son efficacité opérationnelle sur les prochaines années, il pourrait être répliqué sur d’autres minerais stratégiques : silice, barite, kaolin, calcaire industriel. L’Algérie dispose des réserves. La question est désormais celle de la capacité de gestion industrielle et de la régularité de la production. Tioulet sera, dans deux ou trois ans, un indicateur précieux pour y répondre.
