Le 5 mai 2026, dans une salle de réunion bruxelloise, les actionnaires de Syensqo ont approuvé l’impensable : verser 40,4 millions d’euros à une dirigeante dont l’entreprise a perdu 40% de sa valeur en deux ans. Pas par conviction. Par résignation. Les contrats signés en 2018, au moment du recrutement d’Ilham Kadri chez Solvay, sont béton. Les avocats du groupe ont été clairs en interne : contester ces engagements devant un tribunal coûterait plus cher que de les honorer. Voilà comment une assemblée générale peut voter contre ses propres intérêts, les yeux ouverts.
2018–2025 : une ambition industrielle, un bilan boursier douloureux
Quand Ilham Kadri arrive chez Solvay en 2018, le groupe est à la croisée des chemins. Le géant chimique belge, fondé en 1863 par Ernest Solvay, traîne un portefeuille d’activités trop disparate pour séduire les investisseurs modernes. Sa mission : restructurer, recentrer, scinder. En 2023, elle réalise cette scission en deux entités — Solvay, orientée chimie de spécialité, et Syensqo, positionnée sur les matériaux de haute technologie : batteries lithium, semi-conducteurs, composites aéronautiques.
L’histoire aurait pu s’arrêter là, sur un succès industriel salué. Mais les marchés jugent autrement. Syensqo plonge dès son introduction. Fin 2025, le titre a perdu 40% par rapport à son cours de lancement, soit plus de 4 milliards d’euros de capitalisation boursière évaporés. Les actionnaires qui avaient misé sur la nouvelle entité ont encaissé des pertes sèches. Ilham Kadri, elle, quitte le navire en septembre 2025, remplacée par l’Américain Mike Radossich — et avec un chèque que peu d’industriels européens ont jamais touché.
Les 40 millions, poste par poste
Le rapport soumis à l’AG du 5 mai détaille une rémunération construite sur plusieurs années, pas sur un seul exercice :
| Composante | Montant |
|---|---|
| Salaire fixe + variable 2025 | 7,6 M€ |
| Indemnité de départ | 13,1 M€ |
| Clause de non-concurrence | 4,4 M€ |
| Primes de rétention 2025–2026 | 7,5 M€ |
| Bonus 2023–2024 | ~12 M€ |
| Total | ~40,4 M€ |
Ce tableau appelle un commentaire précis : la clause de non-concurrence à 4,4 millions signifie que Syensqo paie Ilham Kadri pour ne pas travailler pour un concurrent pendant une durée déterminée — une pratique légale, mais qui illustre à quel point les contrats des dirigeants du CAC40 ou du BEL20 sont construits pour minimiser tout risque personnel, quelle que soit la performance. En 2025, la rémunération médiane des PDG du BEL20 était de 4,7 millions d’euros. Le seul dossier Kadri a fait bondir cette moyenne nationale de 57% en un an.
Jean-Marie Solvay a dit « inacceptable » — et a quand même voté pour
C’est le moment le plus révélateur de l’assemblée générale. Jean-Marie Solvay, qui représente la holding familiale détenant 30,8% du capital, monte au micro pour qualifier ces montants d’« inacceptables » — puis lève la main pour approuver. Cette scène résume mieux que tout long commentaire l’impuissance des actionnaires face aux contrats qu’ils ont eux-mêmes laissé signer des années plus tôt.
Heike van de Kerkhof, présidente du conseil d’administration, n’a pas tenté de défendre le bilan : elle a reconnu que les résultats de l’entreprise n’avaient « pas répondu aux attentes ». Ce qui n’a pas été dit publiquement, mais que plusieurs sources proches du dossier ont confirmé à la presse belge, c’est que le comité de rémunération n’avait prévu aucune clause de malus activable en cas de chute prolongée du titre. Un oubli qui coûte 40 millions.
Olivier Mouton, journaliste économique chez Trends-Tendances, signe l’analyse la plus cinglante : « On ne peut pas reprocher à la CEO d’avoir bien négocié. En revanche, on peut critiquer le manque de vigilance du conseil d’administration. » Autrement dit : la vraie faute n’est pas celle de la dirigeante — c’est celle des administrateurs qui ont signé sans garde-fous.
À Bruxelles, les politiques s’emparent du dossier
Le timing est brutal pour le gouvernement De Wever. La coalition Arizona — N-VA, MR, Les Engagés, Vooruit, CD&V — cherche à boucler un plan d’économies de plusieurs milliards d’euros pour ramener le déficit belge sous la barre des 3% du PIB, conformément aux règles budgétaires européennes. Dans ce contexte, une prime de départ de 40 millions versée à une ex-PDG d’un groupe coté est un cadeau politique pour l’opposition.
Conner Rousseau, président de Vooruit et ministre dans la coalition, réclame depuis septembre 2025 une contribution sur les patrimoines financiers supérieurs à 1 million d’euros : 0,3% à 0,6% selon les tranches, 150 000 contribuables concernés, 1 milliard d’euros de recettes annuelles estimées. En avril 2026, il a ajouté un argument nouveau : l’intelligence artificielle va concentrer les gains de productivité sur les détenteurs de capital, rendant cette réforme encore plus urgente. Le MR bloque. La négociation est au point mort.
Le symbole ambigu d’une pionnière
Il serait malhonnête d’éluder la dimension symbolique du personnage. Ilham Kadri a dirigé pendant six ans l’un des groupes industriels les plus anciens d’Europe continentale. Femme, issue d’une famille marocaine modeste, docteure en chimie, elle a accédé à un sommet où les femmes restent une exception statistique dans l’industrie lourde européenne. En 2025, elle recevait le titre de Femme belge de l’Année.
Mais ce parcours exceptionnel ne suspend pas les règles de la gouvernance. Et c’est précisément ce que ce dossier met en lumière : les pionniers n’ont pas à être épargnés par les critères d’évaluation qui s’appliquent à tous les autres. Leur succès symbolique ne vaut que s’il est adossé à des résultats. La vraie avancée ne sera pas qu’une femme d’origine marocaine touche 40 millions pour un bilan décevant — ce sera qu’elle dirige avec les mêmes exigences de performance, et les mêmes conséquences en cas d’échec, qu’un homme blanc de 60 ans.
Ce que Syensqo change — ou devrait changer
Le dossier Kadri n’est pas une anomalie isolée dans le paysage européen. En 2023, le PDG de Stellantis Carlos Tavares avait lui aussi déclenché une polémique similaire aux Pays-Bas avec un package de 36 millions d’euros, avant de quitter le groupe fin 2024 sur fond de résultats décevants. La répétition de ces situations pointe un dysfonctionnement systémique : les clauses de malus et de clawback — qui permettent de reprendre des bonus en cas d’échec avéré — restent facultatives en droit belge et européen, alors qu’elles sont obligatoires dans le secteur bancaire depuis les directives CRD IV et CRD V.
La manifestation nationale syndicale du 12 mai 2026 à Bruxelles, qui rassemble FGTB, CSC et CGSLB contre la politique d’austérité du gouvernement De Wever, donnera une première mesure de la pression sociale qui s’accumule. Les dirigeants syndicaux ont d’ores et déjà cité le cas Syensqo dans leurs préavis de grève. Le chiffre de 40 millions est entré dans le débat public belge comme un symbole durable — celui d’un système où les règles du jeu ne s’appliquent pas de la même manière selon que l’on signe les contrats ou qu’on les exécute.
