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  • Un moule espagnol de 40 mètres en Algérie : quand le BTPH arrête de couler le béton à la main

    Un moule espagnol de 40 mètres en Algérie : quand le BTPH arrête de couler le béton à la main

    Il aura fallu attendre avril 2026 pour qu’une usine algérienne réceptionne un équipement capable de produire en série des dalles structurelles de grande portée. Un moule TT autoportant de 40 mètres, fabriqué par l’espagnol Moldtech, a été livré, monté et mis en service quelque part en Algérie — l’acheteur n’ayant pas souhaité être identifié publiquement. Ce silence dit déjà quelque chose sur la culture industrielle locale : on investit, mais on ne communique pas.

    Ce que le secteur du BTP algérien ne sait pas encore bien faire

    Depuis des décennies, le secteur algérien du bâtiment et des travaux publics souffre d’un paradoxe visible sur tous les grands chantiers : des délais qui s’allongent, des ouvrages d’art dont les tabliers sont coulés sur coffrage bois avec des équipes de maçons, et des résistances mécaniques dont la variabilité inquiète régulièrement les bureaux de contrôle.

    Ce n’est pas un manque d’ingénieurs ni de matière première. C’est un manque d’industrialisation structurelle. Les dalles TT — ces éléments à double nervure en T retourné, reconnaissables à leur profil en W — sont pourtant un standard mondial dans la construction de parkings en hauteur, d’entrepôts logistiques, de tabliers de ponts courants et de planchers industriels. En Algérie, elles étaient jusqu’ici quasiment absentes de l’offre locale.

    Ce que le moule Moldtech permet concrètement

    Le modèle livré — un TT 400 T — mesure 40 mètres de long et se compose de quatre modules assemblés. Sa conception modulaire répond à une contrainte logistique réelle : aucun transporteur routier algérien ne peut convoyer une pièce métallique de 40 mètres d’un seul tenant sur les routes du pays.

    En termes de production, la machine offre une plage de réglages large :

    • Nervures de 400 à 800 mm de hauteur selon la portée visée
    • Dalles de 1 750 à 2 600 mm de largeur
    • Table supérieure de 50 à 120 mm d’épaisseur

    Chaque réglage correspond à un usage précis. Une nervure de 400 mm couvre des portées de 15 à 20 mètres — suffisante pour un entrepôt ou un parking. Une nervure de 800 mm permet d’atteindre 30 à 40 mètres — ce qui ouvre la voie aux tabliers de ponts courants et aux grandes travées industrielles.

    La vibration pneumatique intégrée garantit une compaction homogène du béton sans intervention manuelle. C’est précisément là que se joue la différence de qualité avec le coulage traditionnel sur chantier, où la compaction dépend du soin de l’opérateur et de l’état de la pervibrateuse.

    Le béton précontraint : une maîtrise algérienne ancienne, mais fragmentée

    La technique de la précontrainte n’est pas nouvelle en Algérie. Des sociétés comme SAPATA ou Hydro Canal l’utilisent depuis les années 1980, principalement pour la production de canalisations hydrauliques et de poteaux électriques. Ce sont des éléments linéaires, simples, produits en grande série.

    Ce que le moule TT introduit, c’est une rupture de gamme : des éléments structurels bidimensionnels à grande portée, soumis à des charges de service élevées et à des exigences de certification strictes. La précontrainte par pré-tension — où les câbles sont tendus avant le coulage, puis relâchés après durcissement du béton — comprime la pièce de l’intérieur et lui confère une résistance que le béton armé ordinaire ne peut pas atteindre à portée équivalente.

    Pour le maître d’ouvrage, cela se traduit par une réduction des sections, donc du poids propre des structures, donc des fondations. Une économie en chaîne, mesurable dès la phase d’avant-projet.

    Cosider, hypothèse sérieuse mais non confirmée

    Le silence de l’acheteur entretient la spéculation. Mais les indices sont là. En avril 2026, Cosider Ouvrages d’Art a publié un appel d’offres national et international pour la fourniture, le montage et la mise en service d’équipements lourds. Le timing, combiné au profil de l’investissement, rend l’hypothèse Cosider la plus plausible.

    Ce serait cohérent avec la logique du groupe : Cosider gère déjà en propre une partie de sa production de béton. Intégrer la fabrication de dalles TT réduirait sa dépendance aux sous-traitants et accélérerait l’exécution de ses marchés d’ouvrages d’art. Le coût estimé de l’équipement — entre 500 000 et 2 millions d’euros selon le niveau d’automatisation — est absorbable pour un groupe dont le carnet de commandes public dépasse plusieurs dizaines de milliards de dinars.

    Le marché qui justifie l’investissement

    Deux projets à eux seuls suffisent à justifier une ligne de production de dalles TT en Algérie.

    Le port d’El-Hamdania à Cherchell, co-développé avec la Chine à hauteur de 3,3 milliards de dollars, prévoit une capacité finale de 6,5 millions de conteneurs par an. Les entrepôts, les structures de quai, les bâtiments logistiques associés représentent des milliers de mètres carrés de planchers à grande portée. Second projet : le plan de modernisation de Serport à l’horizon 2035, qui prévoit des ports intelligents connectés au réseau ferroviaire et autoroutier.

    En arrière-plan, les chiffres sont éloquents : le trafic maritime algérien dépasse 120 millions de tonnes par an, et les infrastructures portuaires actuelles atteignent leur limite de capacité. Construire vite et bien, avec des matériaux certifiés et des délais maîtrisés : c’est exactement ce que permet la préfabrication industrielle.

    Ce qui manque encore pour parler de filière

    Posséder un moule de 40 mètres ne suffit pas à créer une filière. Trois conditions manquent encore pour que cet investissement dépasse le stade de l’initiative isolée.

    Premièrement, l’acier de précontrainte — les torons à haute résistance utilisés dans les dalles TT — est quasi intégralement importé en Algérie. Aucun producteur local ne fabrique ce type de fil. Tant que ce maillon reste dépendant des importations, la filière restera vulnérable aux délais de douane et aux fluctuations des prix internationaux de l’acier.

    Deuxièmement, les marchés publics algériens n’ont pas encore généralisé les clauses de recours aux éléments préfabriqués certifiés. Un bureau d’études peut prescrire du coulé sur place et un moule TT reste inutilisé. Il faudrait une directive technique nationale qui reconnaisse et valorise le préfabriqué dans les cahiers des charges.

    Troisièmement, la formation. Exploiter un moule TT de 40 mètres avec vibration pneumatique et système hydraulique de détente suppose des techniciens formés — pas des maçons reconvertis. C’est un écosystème de compétences qui se construit sur plusieurs années.

    Le moule Moldtech installé en Algérie en avril 2026 est un fait industriel précis, vérifiable, et porteur de sens. Il ne prouve pas que le BTPH algérien est en train de se transformer — mais il prouve qu’un acteur, au moins, a décidé de ne plus attendre que la transformation vienne d’en haut. C’est souvent comme ça que les filières industrielles naissent : par un investissement discret, sans annonce officielle, qui finit par faire école.

  • En Algérie, The Arab projeté à Amsterdam mais pas à Annaba : l’étrange destin d’un film public censuré par l’État qui l’a financé

    En Algérie, The Arab projeté à Amsterdam mais pas à Annaba : l’étrange destin d’un film public censuré par l’État qui l’a financé

    Le 17 avril 2026, les organisateurs du Festival du Film Méditerranéen d’Annaba ont retiré du programme la projection de The Arab sans communiqué, sans appel téléphonique public, sans explication. Le réalisateur Malek Bensmaïl l’a appris comme ses spectateurs : par l’absence du film là où il devait être. Dans les jours qui ont suivi, il a publié un communiqué cinglant, rappelant un fait aussi simple qu’embarrassant pour les autorités : son film a été produit avec de l’argent public algérien, et les Algériens ne peuvent pas le voir.

    Ce n’est pas une métaphore. The Arab a circulé aux États-Unis, aux Pays-Bas et en Italie sans qu’aucune institution de ces pays n’exige la moindre autorisation préalable. En Algérie, une procédure administrative — le visa d’exploitation, délivré par la Commission de visionnage du ministère de la Culture — suffit à rendre un film fantôme sur son propre territoire. Non pas parce que le visa a été refusé. Mais parce qu’il n’a jamais été accordé. La nuance est au cœur de tout.

    Le visa qui ne vient pas : un outil administratif devenu filtre politique

    La règle est claire sur le papier : toute projection publique en Algérie, y compris dans un festival, nécessite un visa d’exploitation déposé entre 30 et 40 jours avant l’événement. Cette exigence existe dans plusieurs pays. Ce qui distingue l’Algérie, c’est l’absence totale de procédure contradictoire : pas de notification écrite de refus, pas de délai légal de réponse, pas d’instance de recours identifiée. Le silence administratif vaut empêchement de fait.

    Malek Bensmaïl n’est ni un inconnu ni un provocateur de salon. Il est l’auteur de Contre-pouvoirs (2015), documentaire sur la presse algérienne pendant le Printemps arabe, et de La Chine est encore loin (2008), primé à l’international. Son parcours lui confère une légitimité que les autorités ne peuvent pas attaquer frontalement. D’où, peut-être, le choix du silence administratif plutôt que de l’interdiction franche.

    Le spectre de Kamel Daoud

    The Arab est adapté de l’univers littéraire de Kamel Daoud — Prix Goncourt 2024 pour Houris, roman dont l’action se déroule pendant la décennie noire algérienne et qui reste introuvable dans les librairies d’Alger. Daoud est franco-algérien, installé en France, et ses prises de position publiques sur l’histoire et la politique algériennes lui ont valu une hostilité officielle durable.

    Le lien entre les deux hommes n’est pas accessoire : il est probablement la clé de lecture de toute l’affaire. Projeter The Arab à Annaba, c’était donner une visibilité nationale à une œuvre portant l’empreinte d’un écrivain dont les livres sont absents des rayonnages algériens. L’administration n’a pas eu besoin de l’écrire. Elle n’a rien écrit du tout.

    Quarante noms, une pétition, et un précédent historique convoqué

    La réaction du milieu cinématographique algérien a été rapide et coordonnée. En moins de 72 heures, une quarantaine de réalisateurs, producteurs et comédiens ont signé une pétition commune dont le titre ne laisse aucune ambiguïté : « Non à la censure… Le cinéma est liberté ou il n’est rien ! »

    Pour asseoir leur argument, les signataires convoquent Mohamed Zinet, réalisateur de Tahya Didou (1971) — portrait iconoclaste d’Alger, longtemps mis à l’écart par les institutions culturelles algériennes, aujourd’hui enseigné dans les universités comme œuvre fondatrice du cinéma national. Le message est précis : l’Algérie a déjà commis cette erreur, elle la paie encore en termes de patrimoine cinématographique appauvri.

    La pétition ne réclame pas la fin du système d’autorisation. Elle exige ce que tout État de droit devrait garantir par défaut : une motivation écrite, un délai de réponse opposable, un recours possible. Des standards que la nouvelle loi n° 24-07 d’avril 2024 sur l’industrie cinématographique n’a pas encore traduits en procédures concrètes.

    Deux événements en 48 heures : une coïncidence qui ne convainc personne

    Le week-end du 18-19 avril 2026, pendant que The Arab disparaissait du programme d’Annaba, une vente-dédicace à Alger du livre de la sociologue Fatma Oussedik — Les identités rebelles : repenser sa propre histoire — était également annulée. Cinéma et sciences sociales, deux registres différents, un même mécanisme : l’empêchement discret, sans texte, sans signature, sans responsable identifiable.

    Ce n’est pas la première fois que ce type de concomitance est observé en Algérie. Mais la simultanéité des deux annulations, dans le contexte post-Hirak et à l’approche d’une saison festivalière internationale, a suffi à transformer deux incidents distincts en signal politique lisible par tous les acteurs culturels du pays.

    Une loi moderne, une administration d’un autre temps

    Le paradoxe algérien en matière de cinéma est documentable. Depuis 2024, l’État a engagé une réforme législative réelle : loi-cadre sur l’industrie cinématographique, décret d’application sur les cahiers des charges des salles (décret n° 26-71 du 13 janvier 2026), investissements dans la rénovation de certaines salles. Sur le papier, un élan modernisateur cohérent.

    Dans les faits, un film financé par ce même État peut être empêché de projection à Annaba, sans que personne dans l’appareil institutionnel ne soit tenu de s’en expliquer. La réforme législative a produit des textes. Elle n’a pas encore produit de culture administrative de la transparence. C’est précisément ce fossé que les cinéastes signataires de la pétition cherchent à combler — non par idéalisme, mais parce que sans prévisibilité juridique, aucune industrie culturelle ne peut planifier, produire ni investir.

    Ce que cette affaire dit de l’Algérie culturelle en 2026

    The Arab n’est pas un film sur la politique. Mais son destin est devenu politique malgré lui. Ce que cette affaire révèle, c’est l’état d’une relation entre l’État algérien et ses artistes : une relation où l’argent public finance la création, mais où la diffusion reste soumise à un droit de veto informel, non écrit, non revendiqué.

    Malek Bensmaïl a posé la question dans son communiqué avec une économie de mots qui vaut tous les éditoriaux : comment un film produit avec l’argent des Algériens peut-il être vu partout dans le monde sauf par les Algériens eux-mêmes ?

    À ce jour, le ministère de la Culture n’a pas répondu.

  • Quand Hormuz ferme, Alger s’ouvre : comment la Chine est devenue acheteuse de brut saharien

    Quand Hormuz ferme, Alger s’ouvre : comment la Chine est devenue acheteuse de brut saharien

    Depuis vingt-trois ans, Sinopec fore en Algérie sans jamais envoyer un seul baril vers ses raffineries de Tianjin ou de Qingdao. Ce schéma — inhabituel dans l’industrie pétrolière mondiale — a pris fin brutalement le 28 février 2026, le jour où l’Iran a fermé le détroit d’Hormuz après des frappes américano-israéliennes. En moins de soixante jours, des traders chinois ont commencé à acheter du Sahara Blend sur le marché spot. Non pas parce qu’un accord politique l’avait décidé. Parce qu’ils n’avaient plus le choix.

    Sinopec en Algérie : le paradoxe du foreur qui n’achetait pas

    C’est l’une des particularités les moins commentées du secteur pétrolier africain. Sinopec opère en Algérie depuis 2002 dans le cadre de contrats d’association avec Sonatrach. Elle extrait du brut à Zarzaïtine, dans le Tassili N’Ajjer, à plus de 1 800 kilomètres d’Alger. Elle y investit des centaines de millions de dollars. Mais les barils produits ne prennent pas la route de la Chine : ils sont vendus via les terminaux algériens aux clients habituels de Sonatrach, principalement des raffineurs européens .

    En mai 2022, Sonatrach et Sinopec ont prolongé leur partenariat sur Zarzaïtine de 25 ans, pour 490 millions de dollars, avec l’objectif d’extraire 95 millions de barils supplémentaires . En février 2025, un nouveau contrat de 850 millions de dollars sur le bloc Hassi Berkane Nord — 9 700 km² entre Ouargla et El Meniaa — a été signé pour 30 ans . En novembre 2025, Sinopec Guangzhou Engineering a décroché la construction d’une unité de raffinage à Arzew, 738 000 tonnes par an .

    Toute cette infrastructure industrielle — des puits du Sahara au terminal d’Arzew — était au service du marché mondial, pas de la Chine elle-même. Pékin construisait la pompe mais ne buvait pas l’eau.

    28 février 2026 : le jour où le Golfe s’est refermé

    Ce jour-là, des frappes américano-israéliennes visent des installations iraniennes. L’Iran riposte en fermant le détroit d’Hormuz. Pour la Chine, qui importe chaque année plus de 500 millions de tonnes de pétrole, c’est une catastrophe logistique sans précédent depuis la crise de 1973 .

    Les chiffres compilés par Kpler, spécialiste du tracking maritime des flux d’hydrocarbures, sont sans appel : les importations chinoises de brut en provenance du Moyen-Orient chutent de 28% sur les cinq premiers mois de 2026, à 581 millions de barils . Les carburants raffinés s’effondrent encore plus vite : la part des fournisseurs du Golfe dans les importations chinoises de produits pétroliers passe de 41% en 2025 à moins de 1% en mai 2026 . En deux mois, une filière d’approvisionnement construite sur des décennies disparaît presque entièrement.

    La Russie absorbe une partie du manque. Le Brésil et l’Afrique de l’Ouest aussi. Mais sur les carburants raffinés, une seule grande région progresse dans ses livraisons vers la Chine entre janvier et mai 2026 : l’Afrique du Nord . Le South China Morning Post, qui suit de près les achats énergétiques chinois, qualifie alors l’Algérie d’« urgence » pour la sécurité d’approvisionnement de Pékin. Le mot est fort. Il est précis.

    Le Sahara Blend, un brut que les raffineurs s’arrachent

    Pourquoi l’Algérie plutôt que la Libye ou le Nigeria ? La réponse tient en deux chiffres : API 43,2° et 0,10% de teneur en soufre . Le Sahara Blend est l’un des bruts les plus légers et les plus doux du marché mondial. Concrètement, il produit davantage d’essence et de kérosène par baril que la plupart des autres bruts, avec un coût de traitement en raffinerie nettement inférieur.

    Cette qualité, déjà prisée par les raffineurs espagnols et italiens, est précisément ce dont manquent les raffineries chinoises habituellement approvisionnées en brut léger du Golfe. La compétition pour les cargaisons algériennes s’est donc intensifiée en quelques semaines, entre acheteurs européens sous pression depuis la guerre en Ukraine, traders asiatiques privés de brut du Détroit, et désormais sociétés de négoce chinoises actives sur le spot .

    Des achats de crise, pas un basculement stratégique

    Une nuance s’impose, et elle est essentielle : les achats chinois de brut algérien en 2026 ne découlent d’aucun accord bilatéral, d’aucun contrat d’État à État, d’aucune concertation entre Sonatrach et Pékin . Ce sont des transactions spot, réalisées par des traders privés chinois sur le marché physique international. La géopolitique a créé le besoin ; le marché a fourni la réponse.

    Ce distinguo conditionne la durabilité de ce flux. Si le détroit d’Hormuz rouvre — même partiellement — la pression spot sur le Sahara Blend se relâchera. Rien dans les contrats existants n’oblige Sonatrach à réserver des cargaisons aux acheteurs chinois plutôt qu’aux clients européens de longue date.

    Ce qui pourrait changer la donne à plus long terme, c’est l’évolution des futurs contrats d’exploration. Le protocole signé en juillet 2025 entre Sonatrach et Sinopec sur les blocs Gourara et East Berkine est encore au stade des études préliminaires . Mais la crise d’Hormuz a créé un précédent : pour la première fois, Pékin a démontré qu’elle avait un besoin physique urgent de brut algérien. Cette dépendance révélée peut devenir un levier de négociation pour Alger lors du prochain cycle de contrats.

    La CNPC, ZPEC, CNTIC : Pékin diversifie ses acteurs en Algérie

    Sinopec n’est plus seul. En mars 2026, la CNPC (China National Petroleum Corporation) — rival direct de Sinopec au sein de l’appareil pétrolier chinois — a signé un accord de 4,8 milliards de dollars pour développer le gisement gazier de Hassi Mouina, dans la wilaya d’Adrar, pour 25 ans. L’objectif annoncé : augmenter la production algérienne de plus de 8 milliards de mètres cubes de gaz par an, renforçant ainsi les capacités d’exportation vers l’Europe via les gazoducs existants.

    En juin 2025, lors du processus Algeria Bid Round, ZPEC — spécialiste chinois des services parapétroliers — a remporté le développement du bloc Zerafa II. En mai 2025, le CNTIC avait de son côté annoncé vouloir renforcer ses investissements dans les infrastructures énergétiques algériennes.

    La cartographie est désormais claire : Pékin a déployé au moins trois grandes entités publiques sur le sol algérien, avec des rôles complémentaires — exploration pour Sinopec, développement gazier pour la CNPC, services pour ZPEC et CNTIC. Ce n’est pas la stratégie d’un pays qui cherche un débouché opportuniste. C’est une présence coordonnée, construite sur la durée.

    Sonatrach sous pression : des volumes insuffisants face à une demande record

    La production algérienne a atteint 973 000 barils par jour en février 2026 . C’est son meilleur niveau depuis deux ans et demi — mais c’est encore bien en deçà du pic de 1,4 million de barils par jour atteint en 2014, époque à laquelle les grands gisements sahariens tournaient à plein régime .

    Sonatrach ne peut pas simplement ouvrir les vannes pour répondre à la demande chinoise. Elle honore en priorité ses contrats gaziers pluriannuels avec l’Italie via le gazoduc Transmed et avec l’Espagne via Medgaz — des engagements contractuels qui ne se renégocient pas en quelques semaines. La marge de manœuvre pour les ventes spot est donc étroite, même dans un contexte de prix élevés .

    Le plan d’investissement 2025–2029 de Sonatrach prévoit 60 milliards de dollars au total, avec 17 nouveaux contrats signés en un an pour 7 milliards d’engagements cumulés . Mais dans le secteur pétrolier, un contrat signé aujourd’hui ne produit pas avant quatre à sept ans. L’Algérie est riche en ressources, contrainte en capacités. C’est précisément ce décalage que les investisseurs chinois cherchent à combler — à leur propre avantage.

    Alger tient une carte rare — reste à savoir comment la jouer

    En quelques semaines, la fermeture d’Hormuz a fait de l’Algérie ce qu’elle n’était pas dans l’agenda énergétique de Pékin : une priorité. Le Sahara Blend s’achète en urgence sur le spot. La CNPC investit 4,8 milliards dans le gaz d’Adrar. ZPEC et CNTIC se positionnent sur les blocs encore à développer.

    Mais une urgence n’est pas un partenariat. Et une hausse des achats spot n’est pas une réorientation stratégique des flux. Pour qu’Alger transforme cette conjoncture exceptionnelle en levier durable, il faudra que Sonatrach négocie les prochains cycles de contrats en intégrant la nouvelle donne : la Chine a besoin de son brut, physiquement, pas seulement industriellement. Cette asymétrie nouvelle — inédite depuis vingt-trois ans de coopération — est peut-être la vraie rupture de 2026. Reste à savoir si les prochaines négociations en tireront les conséquences.

  • Landau à Alger : derrière la poignée de main, Washington joue sa carte énergétique et sécuritaire

    Landau à Alger : derrière la poignée de main, Washington joue sa carte énergétique et sécuritaire

    Le 27 avril 2026, le vice-secrétaire d’État américain Christopher Landau pose le pied à Alger. Ce n’est pas une visite de routine. C’est la concrétisation d’une stratégie américaine qui cible trois actifs précis : le gaz de schiste algérien, les minéraux du sous-sol saharien, et le réseau sécuritaire unique qu’Alger entretient au Sahel.

    Septembre 2025, couloirs de l’ONU à New York. Christopher Landau serre la main d’Ahmed Attaf, le ministre algérien des Affaires étrangères, et glisse une phrase qui sera retenue : il est « impatient de se rendre en Algérie ». Sept mois plus tard, il y est. Cette visite, annoncée le 24 avril par le département d’État, n’a donc pas été improvisée. Elle est l’aboutissement d’une séquence diplomatique soigneusement construite, que Washington pilote avec un agenda précis.

    Landau n’est pas un diplomate de carrière au profil lisse. Ancien ambassadeur des États-Unis au Mexique — où il a géré les dossiers migratoires explosifs de la première administration Trump — puis à l’Allemagne, il est réputé pour un style direct, peu enclin aux formules creuses. Sa présence à Alger, plutôt que celle d’un sous-secrétaire d’État régional, signale l’importance que Washington accorde désormais à ce dossier.

    700 000 milliards de pieds cubes : le chiffre qui explique tout

    L’Algérie est le troisième pays au monde pour les réserves récupérables de gaz de schiste, avec environ 700 000 milliards de pieds cubes selon l’Agence nationale Alnaft. Pour se représenter l’échelle : c’est vingt fois la consommation annuelle de l’Union européenne. Autant dire que ce chiffre ne laisse aucun stratège énergétique indifférent, à Washington ou ailleurs.

    Sauf que ce gaz reste dans le sol. Depuis les manifestations de 2015 à In Salah, où des milliers d’habitants du Sud algérien avaient bloqué les routes pour protester contre la fracturation hydraulique, le sujet est politiquement verrouillé. Aucun gouvernement n’a voulu rouvrir ce débat. Et l’État algérien, qui tire l’essentiel de ses revenus des hydrocarbures conventionnels via Sonatrach, n’a pas eu jusqu’ici les incitations suffisantes pour franchir ce Rubicon.

    Washington change la donne. Le communiqué du département d’État du 24 avril cite explicitement les « ressources gazières non conventionnelles » comme axe de discussion. Des sociétés américaines du secteur — dont les noms ne sont pas encore rendus publics — auraient déjà effectué des démarches exploratoires auprès d’interlocuteurs algériens. L’objectif américain est lisible : sécuriser de nouvelles sources d’approvisionnement pour l’Europe, toujours en quête d’alternatives au gaz russe depuis 2022, et placer des opérateurs américains sur un marché qui pourrait valoir des centaines de milliards de dollars.

    Pour Alger, la question n’est plus de savoir si le gaz de schiste sera un jour exploité, mais à quelles conditions — et par qui.

    Sous le Sahara, des minerais qui font saliver les industriels américains

    Moins spectaculaire que le gaz, mais peut-être plus décisif sur le long terme : les minéraux critiques. Le sous-sol algérien contient des gisements documentés de zinc, de fer, de phosphates et de manganèse. Des explorations récentes dans le Hoggar et le Tassili N’Ajjer laissent entrevoir la présence de terres rares, ces 17 éléments chimiques sans lesquels on ne fabrique ni batterie de voiture électrique, ni turbine éolienne, ni puce militaire.

    La Chine contrôle aujourd’hui près de 60% de la production mondiale de terres rares. Réduire cette dépendance est devenu une priorité de sécurité nationale pour les États-Unis. C’est dans ce cadre — et non comme simple curiosité géologique — que les minéraux algériens intéressent Washington. L’administration Trump a déjà signé des accords similaires avec la République démocratique du Congo et la Zambie. L’Algérie pourrait rejoindre cette liste.

    Au Sahel, Alger détient un savoir-faire que les Américains ne peuvent pas acheter

    Sur le plan sécuritaire, le raisonnement américain est d’une logique implacable. Depuis 2023, les juntes au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont chassé les forces françaises et reconfiguré leurs alliances vers la Russie, via le groupe Wagner rebaptisé Africa Corps. Les États-Unis, qui avaient maintenu une présence discrète au Niger jusqu’au coup d’État de 2023, se retrouvent sans point d’appui direct dans la région.

    L’Algérie, elle, n’a pas bougé. Elle partage 6 000 kilomètres de frontières avec ces pays en crise, dispose de services de renseignement implantés de longue date dans la région, et a développé depuis les années 1990 — lors de sa propre guerre contre le terrorisme islamiste — une expertise contre-terroriste que peu d’armées africaines peuvent égaler. Pour Washington, collaborer avec Alger sur la sécurité au Sahel, c’est accéder à un réseau qu’aucun budget militaire ne peut reconstituer from scratch.

    Cette coopération a déjà un début de forme. En janvier 2026, Massad Boulos, conseiller de Trump pour l’Afrique, avait abordé à Alger les « efforts conjoints pour la stabilité du Sahel ». Landau devrait aller plus loin, avec des discussions sur des mécanismes concrets de partage de renseignement et, peut-être, sur un cadre bilatéral de coopération anti-terroriste formalisé.

    L’itinéraire Alger-Rabat, une séquence diplomatique calculée

    Après Alger, Landau file à Rabat. Cette séquence — l’Algérie d’abord, le Maroc ensuite — est tout sauf anodine dans un contexte où les deux pays ne se parlent plus depuis la rupture des relations diplomatiques en août 2021.

    Le contentieux central est le Sahara occidental. En décembre 2020, Trump avait reconnu la souveraineté marocaine sur ce territoire en échange de la normalisation Maroc-Israël. L’Algérie, qui finance et héberge le Front Polisario sur son territoire (camps de Tindouf), avait rejeté cette reconnaissance. La position américaine n’a pas changé depuis.

    Commencer la tournée à Alger peut être lu comme un signal d’équilibre. Mais les analystes algériens sont prudents : Washington a des liens militaires, économiques et sécuritaires autrement plus denses avec Rabat, notamment à travers la base aérienne de Kénitra et les exercices militaires conjoints annuels. Aucune annonce majeure sur le Sahara n’est attendue lors de cette visite — mais le sujet sera présent en creux dans chaque conversation.

    Ce que Tebboune peut gagner — et ce qu’il ne veut pas perdre

    Pour le président Abdelmadjid Tebboune, réélu en septembre 2024 avec 94,6% des voix selon les chiffres officiels, l’enjeu est de tirer profit de cet intérêt américain sans rogner sur les lignes rouges de la politique étrangère algérienne : non-ingérence, pas de bases étrangères sur le sol national, refus de toute pression sur les dossiers intérieurs.

    L’Algérie a une habitude ancienne de naviguer entre les puissances sans se lier exclusivement à l’une d’elles. Elle achète ses armes à la Russie, construit ses routes avec la Chine, vend son gaz à l’Europe et parle sécurité avec les États-Unis. Ce grand écart volontaire lui confère une marge de manœuvre que peu de pays africains possèdent.

    Mais cette position d’équilibre a un coût : elle ralentit les décisions. Sur le gaz de schiste, par exemple, ouvrir la porte aux Américains sans mécontenter une partie de l’opinion et sans froisser les partenaires chinois déjà présents dans le secteur énergétique exige une ingénierie politique délicate.

    les annonces à venir seront le vrai test

    La visite de Christopher Landau à Alger confirme un fait que les chiffres d’échanges commerciaux rendent encore plus criant : les États-Unis restent un partenaire économique modeste de l’Algérie comparé à la Chine ou à l’Union européenne. En 2024, les exportations algériennes vers les États-Unis représentaient moins de 5% du total. Tout l’enjeu de cette séquence diplomatique est de changer cette proportion.

    Les vraies questions se poseront dans les semaines suivant la visite. Des contrats seront-ils signés avec des sociétés énergétiques américaines ? Un cadre formel de coopération sécuritaire au Sahel sera-t-il annoncé ? L’Algérie acceptera-t-elle de s’engager sur les minéraux critiques, au risque de compliquer sa relation avec Pékin ?

    Landau repart le 1ᵉʳ mai. Ce que son avion emportera dans ses soutes — accords, promesses ou simples déclarations d’intention — dira si ce rapprochement est structurant ou cosmétique.

  • Mali, 25 avril 2026 : En frappant Bamako et Kidal le même matin, le FLA et le JNIM ont changé la donne

    Mali, 25 avril 2026 : En frappant Bamako et Kidal le même matin, le FLA et le JNIM ont changé la donne

    À 5h20, des explosions ont secoué Kati. Pas n’importe quelle ville : c’est là que vit le général Assimi Goïta, chef de la junte malienne depuis 2021. Trente minutes plus tard, des tirs éclataient près de l’aéroport de Bamako-Sénou, à Mopti, à Sévaré, à Gao et à Kidal. Six villes frappées en moins d’une heure. C’est du jamais-vu depuis la chute du nord du pays en 2012.

    Ce qui s’est passé le 25 avril 2026 au Mali n’est pas une « escalade de tensions ». C’est une démonstration de force planifiée, exécutée avec un niveau de coordination que ni l’armée malienne ni ses partenaires russes n’ont réussi à anticiper.

    Kati visée : un message adressé directement à Goïta

    La résidence du ministre de la Défense Sadio Camara, à Kati, a été touchée par un engin explosif dès les premières minutes de l’offensive. Son entourage a confirmé qu’il était absent au moment des faits. Mais l’essentiel n’est pas là : frapper le domicile du ministre de la Défense suppose un renseignement précis sur ses habitudes et sa localisation. Ce n’est pas une attaque aveugle. C’est un message.

    La ville de Kati est le cœur du dispositif militaire malien. C’est de là qu’ont été organisés les coups d’État de 2020 et 2021. En la ciblant, le FLA et le JNIM ont choisi de frapper là où le pouvoir se sent le plus en sécurité.

    À Kidal, le FLA plante son drapeau

    Pendant que Bamako brûlait, Mohamed Elmaouloud Ramadane, porte-parole du FLA, contactait l’AFP pour annoncer que « l’essentiel de Kidal » était passé sous contrôle de ses forces. Le gouverneur de la ville s’était réfugié dans l’enceinte de l’ex-camp de la MINUSMA — symbole brutal d’un État malien qui n’a plus de toit à Kidal que les bâtiments abandonnés d’une mission onusienne que lui-même a chassée fin 2023.

    Kidal n’est pas une ville comme les autres. C’est le berceau symbolique de toutes les rébellions touareg depuis les années 1990. La reprendre, même temporairement, c’est effacer trois ans de communication de la junte sur la « reconquête du territoire national ».

    Gao : un hélicoptère probablement abattu

    À Gao, ville stratégique du nord-est, les combats ont été intenses. Des sources locales ont fait état d’un hélicoptère militaire malien abattu non loin de la ville. L’armée malienne n’a ni confirmé ni infirmé cette information dans son communiqué de 10h00. Cette omission, dans le contexte d’une communication officielle cherchant à rassurer, est elle-même instructive.

    Ce que les FAMa n’ont pas dit

    Le communiqué de l’état-major publié en fin de matinée tient en deux affirmations : la situation est « sous contrôle » et des assaillants ont été « neutralisés ». Aucun bilan humain. Aucune précision sur Kidal. Aucune mention de Gao.

    Trois jours avant l’attaque, le 22 avril, les FAMa avaient pourtant annoncé la neutralisation de plus de 70 combattants dans la région de Koulikoro. Ce bilan avait été présenté comme la preuve d’une montée en puissance opérationnelle. Le 25 avril a brutalement relativisé cet optimisme.

    FLA et JNIM : deux agendas distincts, une coordination inédite

    Ce qui déconcerte les analystes, c’est la nature de cette alliance tactique. Le FLA est un mouvement nationaliste touareg qui réclame l’autodétermination de l’Azawad. Le JNIM est affilié à Al-Qaïda et poursuit un projet idéologique d’État islamique au Sahel. Ces deux groupes se sont combattus par le passé, notamment entre 2015 et 2017, avant de trouver des arrangements locaux dans certaines zones du nord malien.

    Leur convergence du 25 avril — simultanée, géographiquement répartie, et ciblant à la fois la capitale et les bastions du nord — traduit un calcul stratégique commun : profiter des failles d’un régime militaire affaibli politiquement et coupé de ses anciens partenaires internationaux.

    Une analyse de la BBC Afrique publiée le même jour notait pourtant une tendance à la baisse d’activité du JNIM au Mali depuis début 2026, au profit du Burkina Faso. L’offensive du 25 avril referme brutalement ce chapitre.

    Le prix des ruptures diplomatiques

    En trois ans, la junte a expulsé les soldats français, mis fin à la MINUSMA, et confié une partie de la sécurité nationale aux mercenaires d’Africa Corps. Ce repositionnement stratégique était présenté comme une reconquête de souveraineté. Il a aussi produit un isolement.

    Résultat concret : quand les groupes armés frappent six villes le même matin, il n’y a plus ni force d’appui internationale crédible sur le terrain, ni réseau de renseignement partagé avec des partenaires extérieurs, ni mécanisme de médiation actif. L’Algérie, qui avait joué le rôle de médiateur lors des accords d’Alger de 2015, a vu ce rôle progressivement érodé par Bamako. Les événements du 25 avril pourraient rouvrir cette fenêtre diplomatique — si la junte accepte de l’envisager.

    Le terrain humanitaire : une poudrière ignorée

    Derrière les communiqués militaires, il y a des populations. Selon l’ONU, plusieurs millions de Maliens étaient déjà en situation de déplacement ou d’insécurité alimentaire avant le 25 avril. Les régions de Mopti, Gao et Kidal — toutes frappées ce matin — concentrent une part disproportionnée de ces vulnérabilités. Chaque cycle d’affrontements y repousse un peu plus loin toute perspective de stabilisation.

    En mars 2026, l’experte indépendante de l’ONU sur le Mali avait averti le Conseil des droits de l’homme que la réponse du gouvernement restait « principalement sécuritaire », sans traitement des causes profondes. Cette mise en garde prend une résonance particulière après les attaques du 25 avril.

    Ce que la journée du 25 avril a réellement changé

    Avant ce matin, la junte pouvait encore arguer que les attaques restaient périphériques — des régions éloignées, des routes désertiques, des localités peu peuplées. Bamako était présentée comme hors de portée.

    Ce récit est désormais caduc. Kati, c’est la banlieue immédiate de la capitale. L’aéroport international, c’est la vitrine du pays. La résidence du ministre de la Défense, c’est l’épicentre du pouvoir militaire. En touchant ces trois points le même matin, le FLA et le JNIM ont démontré que la ligne de front n’est plus au nord ou au centre — elle est partout.

    Pour l’analyste Wassim Nasr de France 24, spécialiste reconnu des mouvements armés sahéliens, il était encore « trop tôt pour dire » si la junte résisterait à cette poussée. Formulé par quelqu’un qui mesure ses mots, c’est une évaluation grave.

  • Météo Algérie : alerte orange aux pluies orageuses sur seize wilayas ce samedi soir

    Météo Algérie : alerte orange aux pluies orageuses sur seize wilayas ce samedi soir

    Ce samedi 25 avril 2026, l’Office National de la Météorologie (ONM) a déclenché un bulletin météorologique spécial de niveau orange valable de 15h00 à 23h00. Seize wilayas du nord et des hauts plateaux sont directement visées. Des cumuls locaux pouvant dépasser 50 mm en quelques heures font craindre des crues rapides d’oueds, en particulier dans des zones encore fragilisées par les intempéries du 13 avril.

    Ce n’est pas la première alerte de l’ONM depuis le début du printemps. Depuis début avril, Météo Algérie a émis des BMS presque chaque semaine. Mais celui de ce samedi sort du lot : seize wilayas simultanément visées, une fenêtre horaire en fin d’après-midi — moment de forte circulation — et des cumuls qui rappellent le scénario du 13 avril, quand un mort et un disparu avaient été enregistrés après des précipitations localement supérieures à 70 mm.

    Seize wilayas sous surveillance orange

    La carte de vigilance publiée par l’ONM ce samedi englobe une diagonale du territoire allant du Tell algérois aux hauts plateaux de l’est :

    Nord et Tell : Alger, Blida, Médéa, Aïn Defla, Tissemsilt, Tiaret

    Hauts Plateaux centre-est : Djelfa, Laghouat, M’Sila, Batna, Khenchela, Tébessa

    Nord-Est : Sétif, Mila, Constantine, Oum El Bouaghi

    Ce périmètre est loin d’être anodin. Il recouvre à la fois des métropoles à forte densité urbaine — Alger, Constantine, Sétif — et des wilayas où les infrastructures de drainage restent insuffisantes face à des épisodes pluvieux intenses. À Blida et dans la Mitidja, les oueds à régime torrentiel comme le Chiffa ou le Mazafran peuvent gonfler en moins d’une heure lorsque les cumuls dépassent 30 mm en amont.

    Jusqu’à 50 mm : un seuil à ne pas sous-estimer

    L’alerte orange de l’ONM est assortie d’une prévision de cumuls entre 20 et 40 mm sur la majorité des zones, avec des pics locaux pouvant atteindre ou dépasser 50 mm. Ce chiffre est celui que les hydrologues algériens retiennent comme seuil critique de saturation des sols en cette saison, surtout après plusieurs semaines de pluie répétées.

    À titre de comparaison, lors des inondations meurtrières de Bab El Oued en novembre 2001 — la plus grande catastrophe pluviale urbaine de l’histoire récente d’Alger —, environ 200 mm s’étaient abattus en quelques heures. L’épisode de ce soir n’est pas de cette ampleur, mais les 50 mm en milieu urbain sur des égouts vieillissants, des dalots sous-dimensionnés et des caniveaux encombrés suffisent à provoquer des inondations rapides dans les quartiers bas.

    Plus récemment, les pluies du 13 avril 2026 avaient provoqué des crues soudaines sur la côte centre-ouest, bloqué plusieurs routes nationales et emporté un automobiliste dont le corps a été retrouvé dans le lit d’un oued. Le BMS de ce soir présente un profil similaire.

    La Protection civile mobilisée en amont

    Les services de la Protection civile ont été placés en pré-alerte dans l’ensemble des seize wilayas concernées, avant même le début des précipitations. Ce dispositif préventif est une leçon directement tirée des catastrophes de janvier 2026, lorsque des inondations avaient frappé simultanément plusieurs wilayas — dont Relizane, où les crues avaient submergé des habitations et provoqué des évacuations en urgence — sans que les secours aient pu intervenir à temps dans certaines zones isolées.

    Concrètement, cela signifie que des équipes de pompage, des engins de déblaiement et des unités de sauvetage aquatique sont déjà positionnés dans les wilayas prioritaires. Les centres opérationnels communaux (COC) sont activés. Le numéro d’urgence 14 est opérationnel 24h/24.

    Ce qu’il faut éviter absolument ce soir

    Les autorités insistent sur un point souvent fatal en Algérie lors des épisodes pluvieux : la traversée des oueds et des zones inondées en véhicule. Une grande partie des victimes lors des inondations algériennes sont des automobilistes surpris par la montée soudaine des eaux dans des dalots ou à des traversées de routes.

    Recommandations officielles en vigueur ce soir :

    • Éviter tout déplacement entre 15h00 et 23h00 dans les wilayas concernées, sauf nécessité absolue
    • Ne jamais s’engager sur une route partiellement immergée, même si la lame d’eau semble peu profonde
    • S’éloigner des berges d’oueds, des ravines et des zones basses dès les premières averses
    • Suivre les mises à jour en temps réel sur le site officiel de l’ONM (meteo.dz) et les canaux de la Protection civile
    • Appeler le 14 (urgences) ou le 17 (gendarmerie) en cas de danger immédiat

    Un printemps 2026 hors norme en Algérie

    Les météorologues de l’ONM ne cachent pas leur préoccupation face à la succession d’épisodes intenses depuis début 2026. En janvier, des cumuls de 80 à 120 mm avaient frappé plusieurs wilayas du nord en l’espace de 48 heures, provoquant des crues d’oueds et bloquant plusieurs axes de l’autoroute Est-Ouest. En mars, des chutes de neige inhabituellement tardives avaient touché les hauts plateaux. Début avril, une vigilance jaune avait couvert une dizaine de wilayas pour orages et vents de sable concomitants.

    Ce rythme tranche avec les statistiques climatiques habituelles pour le mois d’avril en Algérie, historiquement peu arrosé dans les régions intérieures. Pour les climatologues, ce schéma — longues sécheresses, puis précipitations brèves et violentes — est caractéristique de la méditerranéisation du climat qui touche désormais jusqu’aux hauts plateaux algériens.

    Des infrastructures à l’épreuve

    Au-delà de l’alerte immédiate, ces épisodes répétés posent une question structurelle : les réseaux d’assainissement des villes algériennes sont-ils dimensionnés pour absorber ce type de choc pluvial ? Dans des agglomérations comme Alger, Blida ou Sétif, une grande partie du réseau d’égouts date des années 1970-1980 et n’a pas été conçue pour des cumuls de 50 mm en deux ou trois heures. Les quartiers périphériques construits sans plan d’urbanisme rigoureux — souvent en zone inondable — sont les plus vulnérables.

    Les travaux d’aménagement des oueds urbains, régulièrement annoncés, avancent lentement. Certains chantiers de protection à Alger et à Constantine sont en cours, mais leur achèvement n’est pas prévu avant plusieurs années. D’ici là, les alertes orange de l’ONM restent le principal filet de sécurité pour des millions d’Algériens exposés.

    L’alerte orange de ce samedi 25 avril 2026 s’inscrit dans une série d’épisodes climatiques intenses qui frappent l’Algérie depuis le début de l’année. Seize wilayas concernées, des cumuls potentiellement supérieurs à 50 mm, une Protection civile mobilisée en amont : les conditions sont réunies pour une nuit à risque. Les populations des zones concernées — et en particulier celles vivant à proximité d’oueds ou dans des quartiers bas — sont appelées à rester chez elles et à éviter tout déplacement inutile entre 15h00 et 23h00.

    La vraie question, au-delà de ce soir, reste celle de la capacité du pays à anticiper et à gérer structurellement des intempéries qui, selon toute probabilité climatique, se feront plus fréquentes dans les années à venir.

  • Championnats d’Afrique de gymnasique 2026 : Nemour sacrée, Laroui révélée, l’Algérie qualifiée pour les Mondiaux

    Championnats d’Afrique de gymnasique 2026 : Nemour sacrée, Laroui révélée, l’Algérie qualifiée pour les Mondiaux

    À Yaoundé, au Cameroun, l’équipe nationale algérienne de gymnastique artistique a vécu une semaine historique. Kaylia Nemour a décroché son deuxième titre continental consécutif au concours général, pendant que Djenna Laroui, nouvelle recrue franco-algérienne, montait sur son premier podium international sous le maillot vert. Résultat : cinq médailles, dont deux en or, et une qualification directe pour les prochains Championnats du monde.

    Nemour, dominatrice sur tous les agrès

    Kaylia Nemour a conclu les finales du concours général féminin avec un total de 56,498 points, s’imposant sur l’ensemble des agrès. Aux barres asymétriques, son agrès de prédilection depuis plusieurs saisons, elle a obtenu 15,566 points — une note qui illustre l’écart technique qui la sépare de ses concurrentes africaines. À la poutre, elle a ajouté 14,933 points, confirmant une polyvalence désormais bien établie.

    Ce sacre n’est pas un fait isolé. La gymnaste de 19 ans avait déjà remporté ce même titre continental en 2023 à Pretoria. En octobre 2025, elle s’était imposée aux Championnats du monde de Jakarta, après sa médaille d’or aux Jeux olympiques de Paris 2024. Sur le circuit de la Coupe du monde 2026, elle a dominé les classements finaux aux barres asymétriques et à la poutre, avec trois médailles d’or et deux d’argent en l’espace de quelques semaines.

    Laroui, du banc français au podium africain

    La performance de Djenna Laroui mérite une attention particulière. Née le 15 janvier 2005 à Lyon, elle a passé près de dix ans au sein du pôle France, sans jamais réussir à intégrer les sélections majeures. Elle fut réserviste lors de l’équipe de France médaillée de bronze aux Championnats du monde 2023, et n’a pas été retenue pour les JO de Paris 2024.

    Le 11 avril 2026, elle a officiellement annoncé son changement de nationalité sportive pour représenter l’Algérie — suivant une trajectoire similaire à celle empruntée par Nemour elle-même. Deux semaines plus tard, elle décroche le bronze au concours général lors de sa toute première compétition internationale sous le maillot algérien. Un passage éclair de l’ombre française à la lumière africaine.

    Une équipe, un titre, un ticket mondial

    Au-delà des performances individuelles, c’est le sacre par équipes qui constitue l’enjeu stratégique de ces Championnats. L’équipe féminine algérienne a terminé en tête du classement général devant l’Afrique du Sud et l’Égypte, décrochant ainsi la qualification directe pour les Championnats du monde de gymnastique artistique 2026. C’était précisément l’objectif fixé par la Fédération algérienne de gymnastique avant le début de la compétition.

    Au total, l’Algérie repart de Yaoundé avec cinq médailles : deux en or (concours général individuel et par équipes), une en argent et deux en bronze. « On a qualifié l’Algérie aux Championnats du monde ! Vous vous rendez compte de la dinguerie ! C’est de la folie », a lancé Nemour dans une réaction spontanée diffusée sur les réseaux sociaux, reflétant l’ampleur de l’événement pour la discipline en Algérie.

    Un signal fort pour la gymnastique algérienne

    Ces résultats interviennent dans un contexte de structuration progressive de la discipline en Algérie. La capacité à attirer une gymnaste du profil de Laroui — ancienne championne de France du concours général en 2023 — témoigne d’un projet sportif qui commence à faire sens au-delà des frontières. La diaspora sportive franco-algérienne, dont Nemour et Laroui sont désormais deux figures emblématiques, représente un vivier de talents que les fédérations algériennes apprennent progressivement à mobiliser.

    La prochaine étape sera les Championnats du monde 2026 de gymnastique artistique, où l’Algérie se présentera, pour la première fois de son histoire, avec une équipe féminine qualifiée par mérite sportif. Un rendez-vous qui s’annonce comme le véritable test de la montée en puissance du gymnique algérien sur la scène mondiale.

  • Le MEDEF débarque à Alger avec ses as dans la manche : ces patrons qui ont un pied des deux côtés de la Méditerranée

    Le MEDEF débarque à Alger avec ses as dans la manche : ces patrons qui ont un pied des deux côtés de la Méditerranée

    Le 24 avril 2026, Patrick Martin est entré dans Alger comme on entre dans une négociation délicate : avec des arguments concrets, un agenda serré et une stratégie peu conventionnelle. Le président du Mouvement des entreprises de France n’a pas choisi d’envoyer un délégué. Il a fait le déplacement lui-même — une première dans l’histoire du MEDEF. Son atout surprise : une cohorte d’entrepreneurs franco-algériens dont la double appartenance, hier perçue comme une curiosité biographique, est aujourd’hui devenue un levier économique.

    Ce choix n’est pas anodin. Depuis juillet 2024, Paris et Alger traversent leur crise diplomatique la plus profonde depuis des années. Visas bloqués, contrats gelés, échanges commerciaux en dents de scie. Pourtant, les entreprises françaises présentes en Algérie n’ont pas plié bagage. Elles attendent. Et elles commencent à s’impatienter.

    Quand la diplomatie officielle échoue, les patrons prennent le relais

    Il existe un principe non écrit dans les relations franco-algériennes : quand les ambassadeurs se parlent à peine, les hommes d’affaires continuent de se téléphoner. Cette résilience du tissu économique bilatéral — 11 milliards de dollars d’échanges annuels selon les données douanières algériennes — explique pourquoi le MEDEF a choisi d’agir maintenant, sans attendre un hypothétique apaisement politique.

    Patrick Martin l’a dit sans détour, dès son arrivée sur le sol algérien, dans un message posté sur le réseau X : « Je crois profondément à la diplomatie économique. » Derrière cette formule, une réalité très concrète : au moins une vingtaine d’entrepreneurs binationaux franco-algériens participaient aux rencontres organisées lors de cette visite, selon les informations du journal TSA Algérie. Certains ont monté des PME industrielles à Sétif ou à Annaba. D’autres dirigent des cabinets de conseil ou des sociétés de logistique entre Lyon et Oran. Tous partagent la même capacité rare : négocier dans les deux administrations, comprendre les deux marchés, et ne pas se perdre dans les malentendus culturels qui ont souvent torpillé les relations d’affaires franco-algériennes.

    Les chiffres que personne ne cite, mais qui changent tout

    La France reste le 3ᵉ investisseur étranger en Algérie, avec un stock estimé à 3,09 milliards d’euros d’investissements directs. Mais depuis 2024, ce chiffre stagne. Pire, des projets structurants sont dans les limbes. L’usine Renault d’Oran, inaugurée en grande pompe en 2014, fermée depuis, attend toujours une décision finale sur sa relance. Ce dossier industriel, devenu symbole des blocages franco-algériens, a été mis sur la table dès la première journée de la visite de Martin avec le ministre de l’Industrie, Yahia Bachir.

    Sur le plan énergétique, la dépendance est réciproque — et souvent sous-estimée. Depuis début 2026, la France est devenue le premier acheteur du GNL algérien, dépassant l’Italie. C’est un fait qui contredit le narratif d’un découplage irrémédiable entre les deux pays. Sonatrach livre, Total achète, le compteur tourne. Mais en dehors de l’énergie, la liste des déceptions s’allonge : l’Algérie a suspendu ses importations de blé tendre et de lait en poudre depuis la France, au bénéfice de fournisseurs ukrainiens et canadiens.

    Le vrai concurrent, ce n’est pas la Chine

    Dans les milieux d’affaires algérois, un nom revient avec insistance quand on parle de la France : l’Italie. Depuis 2023, Rome a méthodiquement soigné ses relations avec Alger. Le traité de coopération signé entre Giorgia Meloni et Abdelmadjid Tebboune en juillet 2023 a ouvert des routes commerciales directes. Les entreprises italiennes ont ravi des appels d’offres dans les infrastructures, l’agroalimentaire et les énergies renouvelables — des secteurs où la France était historiquement dominante.​

    Michel Bisac, président de la Chambre de commerce et d’industrie algéro-française (CCIAF), n’y va pas par quatre chemins : sans réengagement rapide et massif, la France risque de perdre durablement ces parts de marché. La Turquie, troisième acteur montant, s’est positionnée dans le textile, le BTP et l’électroménager. Ces deux pays n’ont pas de contentieux mémoriel avec Alger. Ils avancent plus vite, avec moins de bagages.​

    L’affaire Sansal : l’éléphant dans la pièce

    Aucune analyse sérieuse de cette visite ne peut ignorer l’affaire Boualem Sansal. L’écrivain franco-algérien, arrêté à l’aéroport d’Alger en novembre 2024 et emprisonné pendant près de six mois, a été gracié par le président Tebboune en avril 2025. Cet épisode a durablement blessé une partie de l’opinion française et nourri les critiques de ceux qui voient dans la visite du MEDEF une capitulation économique devant un régime autoritaire.

    Le président du MEDEF n’a pas éludé la question. Dans un entretien au Journal du Dimanche paru le 23 avril 2026, il affirme vouloir « contribuer à ce que les relations se détendent », tout en reconnaissant que l’environnement politique reste complexe. Cette formulation prudente traduit une réalité : le MEDEF n’est pas là pour faire de la politique étrangère. Il est là pour que les entreprises françaises ne soient pas exclues d’un marché de 45 millions de consommateurs en forte croissance démographique.

    Ce que les deux patronats ont réellement discuté

    La rencontre entre Patrick Martin et Kamel Moula, président du Conseil du renouveau économique algérien (CREA), est la première entre les deux organisations depuis février 2024. Elle marque symboliquement la remise en route d’un canal de dialogue direct entre patrons — indépendamment des tensions gouvernementales.

    Au menu des discussions, plusieurs dossiers concrets :

    • La relance du Conseil d’affaires algéro-français, suspendu depuis 2024, pour structurer les relations B2B entre PME des deux pays
    • Un cadre de reconnaissance mutuelle des qualifications pour les ingénieurs et techniciens franco-algériens, un point clé pour les entreprises en co-production
    • Des facilités d’accès aux marchés publics algériens pour les entreprises françaises partenaires de groupes algériens privés
    • Le soutien aux startups algériennes qui cherchent à s’internationaliser via la French Tech, dont la communauté d’Alger reste active malgré le contexte

    Une visite historique, mais des résultats à confirmer

    Patrick Martin repart-il d’Alger avec des engagements fermes ? Pas encore. Ni accord cadre annoncé, ni protocole signé en grande pompe. La visite a surtout valeur de signal : le patronat français ne fait pas le deuil du marché algérien. Il revient, différemment — avec plus d’humilité, moins de condescendance, et une stratégie qui s’appuie sur les Algériens de France autant que sur les Français d’Algérie.

    C’est là la vraie innovation de cette séquence. Les patrons franco-algériens ne sont plus des passeurs informels. Ils deviennent les chevilles ouvrières d’une nouvelle architecture économique bilatérale, portée par des acteurs qui n’ont pas attendu les gouvernements pour créer de la valeur entre les deux rives.

    Les prochaines semaines seront révélatrices : si le dossier Renault Oran enregistre la moindre avancée, si les exportations agricoles françaises reprennent, si un nouveau conseil d’affaires se réunit avant l’été — alors cette visite aura été bien plus qu’un geste diplomatique. Elle aura été le vrai point de bascule d’une relation économique qui refuse, envers et contre tout, de mourir.

  • À Alger, l’euro reste coincé à 280 dinars au marché noir: ce que cette pause dit de l’économie algérienne

    À Alger, l’euro reste coincé à 280 dinars au marché noir: ce que cette pause dit de l’économie algérienne

    Depuis le 15 avril, le cours de l’euro au marché noir algérien n’a pas bougé d’un dinar. 280 à l’achat, 281 à la vente — les cambistes du quartier Alger centre, qu’on appelle communément « le Square », affichent les mêmes prix jour après jour. Pour un marché où le cours peut changer deux fois dans la même matinée, cette immobilité est elle-même une information.

    Ce que les chiffres disent vraiment

    La stabilité actuelle est le résultat d’une progression préalable. Au 4 avril, l’euro s’échangeait entre 277 et 279 dinars. En dix jours, il a grimpé de 2 à 3 dinars, porté par une demande modérée mais soutenue, avant de se figer à 280-281 dinars à partir du 15 avril. Ce n’est pas une baisse, ce n’est pas non plus une envolée : c’est une pause, le temps que l’offre et la demande se rééquilibrent.

    Pour situer l’ampleur du phénomène, un seul chiffre suffit : pendant que le Square cotait l’euro à 280 dinars, la Banque d’Algérie affichait officiellement 155,56 dinars pour un euro. Un écart de 124 dinars. En clair, changer 1 000 euros au guichet d’une banque publique rapporte 155 560 dinars. Au Square, la même opération en donne 280 000. La différence — 124 440 dinars — représente, selon les estimations du salaire médian dans le secteur privé formel algérien, entre deux et trois mois de revenus.

    le Square, capitale informelle du change

    le Square, en plein centre d’Alger, concentre l’essentiel du marché parallèle des devises dans la capitale. Des hommes debout sur les trottoirs, billets en main, téléphone dans l’autre — c’est là que se fixe le vrai taux de change en Algérie depuis des décennies. Oran et Constantine ont leurs propres foyers d’activité similaires, mais c’est Belouizdad qui donne le ton national.

    Ce marché n’est pas clandestin au sens où il serait invisible. Il est toléré de fait, réprimé par intermittence. Les rafles existent — les commerçants du quartier les connaissent bien — mais l’activité reprend invariablement quelques jours plus tard. La raison : le système bancaire algérien ne propose pas aux particuliers un accès libre aux devises. Les comptes en euros existent, mais leur alimentation et leur utilisation sont encadrées par des restrictions strictes. Le Square comble ce vide.

    La nouveauté des deux ou trois dernières années, c’est la numérisation de ce marché autrefois opaque. Des applications comme Change DA ou SquareAlger publient les cotations en temps réel, consultées chaque matin par des milliers d’Algériens avant de prendre leurs décisions financières. Ce qui était un marché de bouche-à-oreille est devenu un marché informel avec ses propres outils de transparence.

    Pourquoi l’euro ne monte plus — pour l’instant

    En temps normal, avril est une mauvaise période pour la stabilité du change. Les Algériens qui préparent leurs vacances estivales en Europe commencent à chercher des euros. Les familles qui attendent un proche de la diaspora pour l’été commencent à planifier. La demande monte, et le cours avec elle.

    Cette année, la mécanique habituelle semble grippée. Deux facteurs jouent en sens contraire :

    • La diaspora envoie davantage. Les Algériens établis en France, en Espagne et en Italie transfèrent généralement plus d’argent vers leurs familles au printemps. Ces envois alimentent l’offre de devises sur le marché parallèle et freinent la hausse du cours.
    • Les visas Schengen coûtent plus cher et s’obtiennent moins facilement. La demande d’euros pour le voyage est structurellement bridée par les refus de visa et les délais d’instruction qui s’allongent. Moins de voyageurs potentiels, moins de pression sur le cours.

    À cela s’ajoute un contexte international peu favorable à l’euro lui-même : les tensions commerciales mondiales et l’incertitude sur la croissance européenne ont légèrement affaibli la monnaie unique sur les marchés officiels, ce qui se répercute, avec un certain décalage, sur le marché parallèle algérien.

    Ce que cette dualité coûte concrètement

    L’écart de plus de 80% entre taux officiel et taux noir n’est pas qu’une curiosité statistique. Il a des effets concrets sur l’économie algérienne.

    Les importateurs informels — ceux qui font entrer des marchandises via les canaux parallèles — ont un avantage structurel sur les importateurs officiels, qui achètent leurs devises au taux bancaire. Résultat : certains secteurs, notamment la distribution de produits électroniques ou de vêtements, fonctionnent en grande partie hors des circuits formels. La fiscalité ne capte pas ces flux. La comptabilité nationale ne les mesure pas bien.

    Pour les ménages, l’injustice est plus immédiate : un fonctionnaire algérien dont le salaire est en dinars subit une érosion réelle de son pouvoir d’achat international chaque fois que l’euro monte d’un dinar au Square. Une augmentation de salaire de 5% en dinars peut être intégralement annulée par une hausse de 3 dinars sur le marché parallèle.

    Le dinar officiel tient — mais pour combien de temps ?

    La Banque d’Algérie gère son taux de change avec une relative fermeté, adossée à des réserves de change estimées à plus de 68 milliards de dollars fin 2025. Ce matelas permet d’absorber les chocs sans dévaluation formelle. Sur le marché officiel, le dinar a même légèrement progressé face au dollar américain (+0,30% sur un mois), même s’il reste en léger recul sur un an (-0,43%).

    Mais cette stabilité officielle a un coût : elle maintient l’écart avec le marché parallèle à un niveau qui rend toute convergence théorique. Les économistes algériens — notamment ceux qui s’expriment dans les colonnes de Maghreb Emergent ou du Quotidien d’Oran — rappellent régulièrement que le FMI a recommandé à plusieurs reprises une libéralisation progressive du marché des changes. Ces recommandations sont jusqu’ici restées lettre morte.

    L’été 2026 : le vrai baromètre

    La stabilité actuelle sera mise à l’épreuve dans les six prochaines semaines. Juin et juillet voient traditionnellement le retour de la diaspora algérienne pour les vacances d’été — des centaines de milliers de personnes qui arrivent avec des euros et en convertissent une partie, mais qui en dépensent aussi beaucoup sur place, alimentant la demande du côté algérien.

    Si cette vague de retours s’accompagne d’une demande soutenue en devises — pour des voyages retour, des achats de biens importés, des transactions immobilières informelles — le cours pourrait repartir vers les 285 dinars, voire au-delà. Ce seuil n’a encore jamais été franchi de manière durable, mais il est désormais dans le champ du possible.

    Pour les familles algériennes qui ont des euros à changer ou à acheter dans les prochaines semaines, la fenêtre actuelle à 280 dinars représente un point d’entrée relativement prévisible. La stabilité ne durera probablement pas jusqu’à l’automne.

  • Au Brésil, Pix a tué la carte bancaire en cinq ans — et Washington ne l’a pas digéré

    Au Brésil, Pix a tué la carte bancaire en cinq ans — et Washington ne l’a pas digéré

    Le 16 novembre 2020, la Banque centrale du Brésil activait discrètement Pix sur les serveurs de Brasília. Pas de conférence de presse internationale, pas de fanfare. Juste une obligation légale notifiée à toutes les institutions financières du pays : intégrer le nouveau système de paiement instantané dans leurs applications avant la date fixée, sans exception, sans négociation.

    Cinq ans plus tard, Pix traite plus de transactions au Brésil que Visa et Mastercard réunis. En 2024, 64 milliards d’opérations ont été enregistrées — soit 175 transactions par seconde en moyenne, sur une année entière. Le record du 27 septembre 2024 reste éloquent : 227 millions de paiements exécutés en une seule journée.

    Ces chiffres ne sont pas le résultat d’une campagne marketing. Ils sont le produit d’une décision politique assumée : soustraire l’infrastructure des paiements quotidiens au contrôle des réseaux privés américains.

    Ce que Visa et Mastercard n’ont jamais voulu faire

    Pendant deux décennies, les commerçants brésiliens ont payé en moyenne 2,34% de commission sur chaque transaction par carte. Un coût que les grandes enseignes absorbaient, mais qui étranglait les petites épiceries, les vendeurs de rue, les artisans. S’équiper d’un terminal de paiement représentait un investissement initial souvent inaccessible pour une micro-entreprise dans le Nordeste ou en Amazonie.

    Pix a changé l’équation du tout au tout. La commission pour les commerçants tombe à 0,33%. Aucun terminal physique n’est nécessaire : un QR code imprimé sur une feuille A4 suffit. La transaction prend moins de dix secondes, arrive instantanément, et fonctionne le 25 décembre à trois heures du matin.

    Ce n’est pas de la disruption au sens où la Silicon Valley emploie ce terme. C’est une décision réglementaire brutale : la Banque centrale a imposé ses règles, et les banques privées ont dû s’y conformer ou perdre leur licence.

    70 millions de Brésiliens bancarisés par décret

    Le chiffre le plus significatif de l’aventure Pix n’est pas le volume de transactions. C’est celui-ci : 70 millions de personnes ont accédé au système financier brésilien pour la première fois grâce à Pix.

    Ces personnes existaient avant 2020. Elles travaillaient, vendaient, achetaient — mais en cash, parce que les banques traditionnelles ne les voulaient pas comme clients, ou parce que les frais d’ouverture de compte les en dissuadaient. Pix, adossé à un simple numéro de téléphone comme identifiant unique, a contourné ces barrières d’un coup.

    La part du cash dans les paiements brésiliens, qui atteignait 43% en 2019, a dégringolé à 6% en 2025. Ce n’est pas une évolution naturelle des comportements : c’est une transformation structurelle imposée par la disponibilité d’un outil gratuit, plus rapide et plus sûr que les billets.

    La réaction de Washington : une enquête déguisée en litige commercial

    En juillet 2025, l’administration Trump a brandi la menace d’un tarif douanier de 50% sur les importations brésiliennes, citant explicitement Pix comme exemple de pratique commerciale déloyale. L’argument juridique avancé : la Banque centrale jouerait un double rôle incompatible — opérateur d’un service de paiement en concurrence directe avec Visa et Mastercard, et régulateur du secteur bancaire où ces mêmes entreprises opèrent.

    La formulation est habile, mais elle masque une réalité plus simple : Pix fonctionne, et il coûte des parts de marché mesurables aux réseaux américains. La société Ebanx, qui traite les paiements en ligne pour des centaines d’entreprises étrangères actives au Brésil, estime que Pix représentera 50% du e-commerce brésilien en 2028. Ce qui reste à Visa et Mastercard se rétrécit chaque trimestre.

    La Colombie, qui a annoncé en 2025 la conception d’un système inspiré de Pix, a essuyé des avertissements similaires de Washington avant même d’avoir lancé quoi que ce soit. Le signal est clair : les États-Unis considèrent les infrastructures publiques de paiement comme une menace commerciale, au même titre qu’une subvention industrielle ou un droit de douane.

    Ce que l’Europe n’a pas réussi à faire — et pourquoi

    Le virement SEPA instantané existe depuis 2017 en Europe. En 2026, il reste marginal dans la plupart des pays membres. En France, moins de 15% des virements sont instantanés. En Allemagne, le billet de 50 euros reste le mode de paiement préféré dans les supermarchés.

    La différence avec le Brésil n’est pas technique. L’infrastructure existe. La différence est politique : aucun gouvernement européen n’a imposé aux banques privées d’intégrer le virement instantané comme service obligatoire et gratuit. Chaque établissement a conservé le droit de facturer l’option, de la rendre peu visible, de la décourager discrètement.

    Brasília a tranché cette question en une décision réglementaire. Bruxelles débat encore.

    Pix 2.0 : de l’outil de paiement à l’infrastructure de crédit

    La Banque centrale brésilienne ne s’est pas arrêtée au paiement instantané. En 2025, elle a déployé Pix Automático, qui permet les prélèvements récurrents — abonnements, loyers, factures d’eau — sans intervention de l’utilisateur. Les banques traditionnelles, qui facturaient ce service, se retrouvent directement concurrencées sur leur propre terrain.

    Pour 2026, la fonctionnalité Pix in Guarantee est en phase finale de déploiement. Son principe : les PME pourront utiliser leurs créances Pix — les paiements qu’elles attendent de leurs clients — comme garantie pour obtenir des crédits bancaires. Ce qui était un outil de transaction devient une forme de capital circulant, mobilisable auprès des banques.

    Ce pivot transforme Pix d’un système de paiement en colonne vertébrale financière des petites entreprises brésiliennes. Une ambition que ni Visa ni Mastercard n’ont jamais portée, parce que ce n’était pas leur modèle.

    Ce que ce cas enseigne aux pays qui cherchent une alternative

    Le Brésil en 2020 n’était pas un pays technologiquement exceptionnel. Il était confronté à des problèmes que beaucoup de pays émergents connaissent : coûts élevés des transactions, exclusion bancaire massive, dépendance vis-à-vis d’opérateurs étrangers pour une infrastructure jugée stratégique.

    La solution n’a pas nécessité de rupture technologique spectaculaire. Elle a nécessité une volonté institutionnelle ferme, un cadre réglementaire contraignant pour les banques privées, et une conception orientée vers l’usage plutôt que vers le profit.

    Pour les décideurs en Afrique, en Asie du Sud-Est ou au Moyen-Orient qui étudient leurs options face à la domination des réseaux de cartes internationaux, le cas brésilien offre quelque chose que les livres blancs des cabinets de conseil ne donnent jamais : une preuve par l’exécution, à grande échelle, sur cinq ans.

    La vraie leçon de Pix n’est pas qu’un pays peut construire son propre système de paiement. C’est qu’il peut le faire fonctionner — et que cela dérange suffisamment pour déclencher des menaces commerciales depuis Washington.