Il y a une règle non écrite dans le monde bancaire algérien : on ne critique pas les chiffres officiels publiquement. Rachid Sekak, ancien directeur général de la BNA et l’une des rares voix indépendantes dans ce milieu, l’a brisée. Dans une monographie confidentielle datée de novembre 2025, il dresse un tableau que les communiqués de la Banque d’Algérie ne dressent jamais : celui d’un secteur qui gagne de l’argent en prêtant à l’État, pas à l’économie — et qui pourrait le payer cher au prochain choc pétrolier.
Ce n’est pas un avertissement théorique. C’est un constat chiffré, ligne à ligne, établissement par établissement.
La BNA prête plus à l’État qu’à ses propres clients
En 2020, l’ensemble des banques algériennes détenait 1 301 milliards de dinars en titres de l’État. Fin 2024, ce montant dépasse 8 303 milliards. La progression, en quatre ans seulement, est de plus de 538%. Ce n’est pas une tendance de fond progressive : c’est une rupture.
À la BNA, première banque commerciale publique du pays, la part des titres souverains dans le bilan a atteint 55,03%. Cela signifie que plus d’un dinar sur deux placé dans cette banque finance non pas une PME, non pas un ménage, non pas un projet industriel — mais le déficit budgétaire de l’État algérien. La CNEP affiche 41,80%. La BDL, 29,09%.
Ce qui rend le diagnostic de Sekak encore plus frappant, c’est que les banques étrangères ont fait exactement la même chose. Citibank Algérie a placé 62,70% de son bilan en titres publics algériens. HSBC Algérie : 49%. Natixis : 38,34%. Ces établissements, qui auraient théoriquement vocation à financer les multinationales et les opérations d’import-export, ont eux aussi choisi la sécurité du bon du Trésor plutôt que le risque du crédit productif.
La conclusion s’impose d’elle-même : le marché du crédit privé en Algérie est tellement peu attractif — ou tellement risqué — que même les banques étrangères préfèrent prêter à l’État.
950 milliards de dinars de provisions manquantes
Les chiffres de rentabilité publiés pour 2024 sont réels. Le produit net bancaire de la place a progressé de 17,21%. Les profits nets cumulés atteignent 257,72 milliards de dinars. Le retour sur fonds propres moyen (13,29%) dépasse même celui du secteur bancaire marocain (8,30%).
Mais Sekak introduit une réserve méthodologique que les rapports officiels omettent systématiquement.
Le taux de provisionnement des créances classées des banques publiques s’établissait à 46,65% fin 2024. Autrement dit, sur chaque dinar de crédit considéré comme douteux ou litigieux, moins de 50 centimes sont couverts par une provision. Le reste repose sur l’espoir d’un remboursement futur — ou sur le silence comptable.
Sekak chiffre le manque à 950 milliards de dinars pour les seules banques publiques. Pour donner une mesure concrète : c’est l’équivalent de plus de trois fois le budget annuel de l’éducation nationale algérienne. Cette somme n’apparaît dans aucun bilan. Elle n’est pas provisionnée. Elle n’est pas discutée publiquement.
L’expert désigne la technique en cause : le « reprofilage de complaisance ». Quand un crédit ne peut plus être remboursé normalement, certains établissements renégocient discrètement ses conditions pour éviter de le classer officiellement comme douteux — et donc d’avoir à le provisionner. Le crédit reste « sain » sur le papier. Le risque, lui, reste entier.
La BDL plus grande que Société Générale : ce que cette asymétrie révèle
Les sept banques publiques algériennes contrôlent 87,25% du total de bilan de la place. Ce chiffre résume à lui seul l’état de la concurrence dans le secteur.
Sekak le rend tangible avec un exemple précis : la BDL, plus petite banque publique en dehors de la BNH, dispose d’un bilan trois fois supérieur à celui de Société Générale Algérie, premier groupe bancaire étranger présent dans le pays depuis plus de vingt ans. Ce n’est pas la taille des équipes, ni la qualité du service, ni l’innovation produit qui explique cet écart. C’est la concentration institutionnelle, la garantie implicite de l’État, et l’accès quasi-exclusif aux dépôts des entreprises publiques.
Dans ce contexte, la concurrence est une fiction. Les banques étrangères opèrent sur un marché de niche. Les banques privées algériennes survivent en cherchant les créneaux que les publiques ne couvrent pas. Et les banques publiques, protégées de la faillite par définition, n’ont aucune pression à améliorer leur gestion du risque.
90% des transactions bancaires sont des retraits d’espèces
L’Algérie compte officiellement 19,84 millions de cartes bancaires en circulation. Ce chiffre est régulièrement cité comme indicateur de progrès dans l’inclusion financière. Sekak le retourne complètement.
90% des opérations enregistrées sur ces cartes sont des retraits d’espèces aux distributeurs automatiques. Les cartes ne servent pas à payer : elles servent à récupérer du cash. La circulation fiduciaire hors banques s’établissait fin 2024 à 8 894 milliards de dinars, soit 33,53% de la masse monétaire M2 et près de 25% du PIB.
En pratique, cela signifie qu’une part considérable de l’économie algérienne — transactions commerciales, loyers, services, salaires dans le secteur informel — échappe totalement à la traçabilité bancaire. Ce n’est pas une spécificité algérienne ; mais c’est une spécificité algérienne de cette ampleur en 2025, avec un réseau bancaire de cette taille et cette concentration.
Sekak chiffre le coût de cette situation pour le budget de l’État à 600-650 milliards de dinars par an sur dix ans. Il qualifie ce coût de « clairement insoutenable » — et note, sans ménagements, que la Banque nationale de l’habitat (BNH), censée encourager l’épargne formelle longue, « n’a pas, à ce jour, changé la donne ».
Le vrai risque : un choc pétrolier qui ne pardonnerait plus
La question centrale que pose l’analyse de Sekak n’est pas comptable. Elle est géopolitique et macroéconomique.
L’Algérie table sur une croissance de 4,1% en 2026. Son PIB approche les 271 milliards de dollars. Ces chiffres sont solides — et reposent, comme toujours, sur une conjoncture pétrolière favorable. Mais le déficit budgétaire algérien est estimé à 14,4% du PIB en 2025, selon la Banque africaine de développement : le deuxième plus élevé du continent africain. Ce déficit est financé par la dette intérieure. Cette dette intérieure est portée par les banques publiques. Ces banques publiques tirent leur rentabilité des titres du Trésor. Et le Trésor dépend des hydrocarbures.
La chaîne de dépendances est donc la suivante : pétrole → recettes de l’État → dette souveraine → bilan des banques publiques → liquidité du secteur financier. Chaque maillon tient tant que le premier tient.
Sekak pose la question que personne dans l’appareil officiel ne formule : « Que se passera-t-il en cas de nouveau retournement abrupt du marché des hydrocarbures ? » Et sa réponse est directe : une nouvelle et profonde crise de liquidité n’est pas une hypothèse à ignorer.
En mai 2025, la Banque d’Algérie a mis en place pour la première fois un dispositif d’apport de liquidité d’urgence pour les banques en difficulté passagère. C’est une avancée réelle dans la boîte à outils du régulateur. Mais c’est aussi, involontairement, un aveu : le risque de tension sur la liquidité est suffisamment réel pour justifier la création d’un filet de sécurité qui n’existait pas auparavant.
Ce que cette analyse change — ou devrait changer
Sekak ne réclame pas la catastrophe. Il réclame la lucidité. Ses recommandations sont précises : assainissement transparent des bilans, provisionnement réaliste des créances douteuses, incitations fiscales concrètes pour démonétiser les transactions courantes, et développement de produits d’épargne captant les liquidités hors circuit bancaire.
Aucune de ces recommandations n’est nouvelle dans le débat économique algérien. Ce qui est nouveau, c’est qu’un expert de cette stature les formule avec des chiffres nominatifs, établissement par établissement, dans un document mis en circulation à Alger en novembre 2025.
Le fait que cette monographie reste « confidentielle » — et soit discutée dans les couloirs plutôt qu’au Parlement ou dans les médias publics — est, en soi, une information sur l’état du débat économique en Algérie.




