Depuis le 15 avril, le cours de l’euro au marché noir algérien n’a pas bougé d’un dinar. 280 à l’achat, 281 à la vente — les cambistes du quartier Alger centre, qu’on appelle communément « le Square », affichent les mêmes prix jour après jour. Pour un marché où le cours peut changer deux fois dans la même matinée, cette immobilité est elle-même une information.
Ce que les chiffres disent vraiment
La stabilité actuelle est le résultat d’une progression préalable. Au 4 avril, l’euro s’échangeait entre 277 et 279 dinars. En dix jours, il a grimpé de 2 à 3 dinars, porté par une demande modérée mais soutenue, avant de se figer à 280-281 dinars à partir du 15 avril. Ce n’est pas une baisse, ce n’est pas non plus une envolée : c’est une pause, le temps que l’offre et la demande se rééquilibrent.
Pour situer l’ampleur du phénomène, un seul chiffre suffit : pendant que le Square cotait l’euro à 280 dinars, la Banque d’Algérie affichait officiellement 155,56 dinars pour un euro. Un écart de 124 dinars. En clair, changer 1 000 euros au guichet d’une banque publique rapporte 155 560 dinars. Au Square, la même opération en donne 280 000. La différence — 124 440 dinars — représente, selon les estimations du salaire médian dans le secteur privé formel algérien, entre deux et trois mois de revenus.
le Square, capitale informelle du change
le Square, en plein centre d’Alger, concentre l’essentiel du marché parallèle des devises dans la capitale. Des hommes debout sur les trottoirs, billets en main, téléphone dans l’autre — c’est là que se fixe le vrai taux de change en Algérie depuis des décennies. Oran et Constantine ont leurs propres foyers d’activité similaires, mais c’est Belouizdad qui donne le ton national.
Ce marché n’est pas clandestin au sens où il serait invisible. Il est toléré de fait, réprimé par intermittence. Les rafles existent — les commerçants du quartier les connaissent bien — mais l’activité reprend invariablement quelques jours plus tard. La raison : le système bancaire algérien ne propose pas aux particuliers un accès libre aux devises. Les comptes en euros existent, mais leur alimentation et leur utilisation sont encadrées par des restrictions strictes. Le Square comble ce vide.
La nouveauté des deux ou trois dernières années, c’est la numérisation de ce marché autrefois opaque. Des applications comme Change DA ou SquareAlger publient les cotations en temps réel, consultées chaque matin par des milliers d’Algériens avant de prendre leurs décisions financières. Ce qui était un marché de bouche-à-oreille est devenu un marché informel avec ses propres outils de transparence.
Pourquoi l’euro ne monte plus — pour l’instant
En temps normal, avril est une mauvaise période pour la stabilité du change. Les Algériens qui préparent leurs vacances estivales en Europe commencent à chercher des euros. Les familles qui attendent un proche de la diaspora pour l’été commencent à planifier. La demande monte, et le cours avec elle.
Cette année, la mécanique habituelle semble grippée. Deux facteurs jouent en sens contraire :
- La diaspora envoie davantage. Les Algériens établis en France, en Espagne et en Italie transfèrent généralement plus d’argent vers leurs familles au printemps. Ces envois alimentent l’offre de devises sur le marché parallèle et freinent la hausse du cours.
- Les visas Schengen coûtent plus cher et s’obtiennent moins facilement. La demande d’euros pour le voyage est structurellement bridée par les refus de visa et les délais d’instruction qui s’allongent. Moins de voyageurs potentiels, moins de pression sur le cours.
À cela s’ajoute un contexte international peu favorable à l’euro lui-même : les tensions commerciales mondiales et l’incertitude sur la croissance européenne ont légèrement affaibli la monnaie unique sur les marchés officiels, ce qui se répercute, avec un certain décalage, sur le marché parallèle algérien.
Ce que cette dualité coûte concrètement
L’écart de plus de 80% entre taux officiel et taux noir n’est pas qu’une curiosité statistique. Il a des effets concrets sur l’économie algérienne.
Les importateurs informels — ceux qui font entrer des marchandises via les canaux parallèles — ont un avantage structurel sur les importateurs officiels, qui achètent leurs devises au taux bancaire. Résultat : certains secteurs, notamment la distribution de produits électroniques ou de vêtements, fonctionnent en grande partie hors des circuits formels. La fiscalité ne capte pas ces flux. La comptabilité nationale ne les mesure pas bien.
Pour les ménages, l’injustice est plus immédiate : un fonctionnaire algérien dont le salaire est en dinars subit une érosion réelle de son pouvoir d’achat international chaque fois que l’euro monte d’un dinar au Square. Une augmentation de salaire de 5% en dinars peut être intégralement annulée par une hausse de 3 dinars sur le marché parallèle.
Le dinar officiel tient — mais pour combien de temps ?
La Banque d’Algérie gère son taux de change avec une relative fermeté, adossée à des réserves de change estimées à plus de 68 milliards de dollars fin 2025. Ce matelas permet d’absorber les chocs sans dévaluation formelle. Sur le marché officiel, le dinar a même légèrement progressé face au dollar américain (+0,30% sur un mois), même s’il reste en léger recul sur un an (-0,43%).
Mais cette stabilité officielle a un coût : elle maintient l’écart avec le marché parallèle à un niveau qui rend toute convergence théorique. Les économistes algériens — notamment ceux qui s’expriment dans les colonnes de Maghreb Emergent ou du Quotidien d’Oran — rappellent régulièrement que le FMI a recommandé à plusieurs reprises une libéralisation progressive du marché des changes. Ces recommandations sont jusqu’ici restées lettre morte.
L’été 2026 : le vrai baromètre
La stabilité actuelle sera mise à l’épreuve dans les six prochaines semaines. Juin et juillet voient traditionnellement le retour de la diaspora algérienne pour les vacances d’été — des centaines de milliers de personnes qui arrivent avec des euros et en convertissent une partie, mais qui en dépensent aussi beaucoup sur place, alimentant la demande du côté algérien.
Si cette vague de retours s’accompagne d’une demande soutenue en devises — pour des voyages retour, des achats de biens importés, des transactions immobilières informelles — le cours pourrait repartir vers les 285 dinars, voire au-delà. Ce seuil n’a encore jamais été franchi de manière durable, mais il est désormais dans le champ du possible.
Pour les familles algériennes qui ont des euros à changer ou à acheter dans les prochaines semaines, la fenêtre actuelle à 280 dinars représente un point d’entrée relativement prévisible. La stabilité ne durera probablement pas jusqu’à l’automne.




