Le 24 avril 2026, Patrick Martin est entré dans Alger comme on entre dans une négociation délicate : avec des arguments concrets, un agenda serré et une stratégie peu conventionnelle. Le président du Mouvement des entreprises de France n’a pas choisi d’envoyer un délégué. Il a fait le déplacement lui-même — une première dans l’histoire du MEDEF. Son atout surprise : une cohorte d’entrepreneurs franco-algériens dont la double appartenance, hier perçue comme une curiosité biographique, est aujourd’hui devenue un levier économique.
Ce choix n’est pas anodin. Depuis juillet 2024, Paris et Alger traversent leur crise diplomatique la plus profonde depuis des années. Visas bloqués, contrats gelés, échanges commerciaux en dents de scie. Pourtant, les entreprises françaises présentes en Algérie n’ont pas plié bagage. Elles attendent. Et elles commencent à s’impatienter.
Quand la diplomatie officielle échoue, les patrons prennent le relais
Il existe un principe non écrit dans les relations franco-algériennes : quand les ambassadeurs se parlent à peine, les hommes d’affaires continuent de se téléphoner. Cette résilience du tissu économique bilatéral — 11 milliards de dollars d’échanges annuels selon les données douanières algériennes — explique pourquoi le MEDEF a choisi d’agir maintenant, sans attendre un hypothétique apaisement politique.
Patrick Martin l’a dit sans détour, dès son arrivée sur le sol algérien, dans un message posté sur le réseau X : « Je crois profondément à la diplomatie économique. » Derrière cette formule, une réalité très concrète : au moins une vingtaine d’entrepreneurs binationaux franco-algériens participaient aux rencontres organisées lors de cette visite, selon les informations du journal TSA Algérie. Certains ont monté des PME industrielles à Sétif ou à Annaba. D’autres dirigent des cabinets de conseil ou des sociétés de logistique entre Lyon et Oran. Tous partagent la même capacité rare : négocier dans les deux administrations, comprendre les deux marchés, et ne pas se perdre dans les malentendus culturels qui ont souvent torpillé les relations d’affaires franco-algériennes.
Les chiffres que personne ne cite, mais qui changent tout
La France reste le 3ᵉ investisseur étranger en Algérie, avec un stock estimé à 3,09 milliards d’euros d’investissements directs. Mais depuis 2024, ce chiffre stagne. Pire, des projets structurants sont dans les limbes. L’usine Renault d’Oran, inaugurée en grande pompe en 2014, fermée depuis, attend toujours une décision finale sur sa relance. Ce dossier industriel, devenu symbole des blocages franco-algériens, a été mis sur la table dès la première journée de la visite de Martin avec le ministre de l’Industrie, Yahia Bachir.
Sur le plan énergétique, la dépendance est réciproque — et souvent sous-estimée. Depuis début 2026, la France est devenue le premier acheteur du GNL algérien, dépassant l’Italie. C’est un fait qui contredit le narratif d’un découplage irrémédiable entre les deux pays. Sonatrach livre, Total achète, le compteur tourne. Mais en dehors de l’énergie, la liste des déceptions s’allonge : l’Algérie a suspendu ses importations de blé tendre et de lait en poudre depuis la France, au bénéfice de fournisseurs ukrainiens et canadiens.
Le vrai concurrent, ce n’est pas la Chine
Dans les milieux d’affaires algérois, un nom revient avec insistance quand on parle de la France : l’Italie. Depuis 2023, Rome a méthodiquement soigné ses relations avec Alger. Le traité de coopération signé entre Giorgia Meloni et Abdelmadjid Tebboune en juillet 2023 a ouvert des routes commerciales directes. Les entreprises italiennes ont ravi des appels d’offres dans les infrastructures, l’agroalimentaire et les énergies renouvelables — des secteurs où la France était historiquement dominante.
Michel Bisac, président de la Chambre de commerce et d’industrie algéro-française (CCIAF), n’y va pas par quatre chemins : sans réengagement rapide et massif, la France risque de perdre durablement ces parts de marché. La Turquie, troisième acteur montant, s’est positionnée dans le textile, le BTP et l’électroménager. Ces deux pays n’ont pas de contentieux mémoriel avec Alger. Ils avancent plus vite, avec moins de bagages.
L’affaire Sansal : l’éléphant dans la pièce
Aucune analyse sérieuse de cette visite ne peut ignorer l’affaire Boualem Sansal. L’écrivain franco-algérien, arrêté à l’aéroport d’Alger en novembre 2024 et emprisonné pendant près de six mois, a été gracié par le président Tebboune en avril 2025. Cet épisode a durablement blessé une partie de l’opinion française et nourri les critiques de ceux qui voient dans la visite du MEDEF une capitulation économique devant un régime autoritaire.
Le président du MEDEF n’a pas éludé la question. Dans un entretien au Journal du Dimanche paru le 23 avril 2026, il affirme vouloir « contribuer à ce que les relations se détendent », tout en reconnaissant que l’environnement politique reste complexe. Cette formulation prudente traduit une réalité : le MEDEF n’est pas là pour faire de la politique étrangère. Il est là pour que les entreprises françaises ne soient pas exclues d’un marché de 45 millions de consommateurs en forte croissance démographique.
Ce que les deux patronats ont réellement discuté
La rencontre entre Patrick Martin et Kamel Moula, président du Conseil du renouveau économique algérien (CREA), est la première entre les deux organisations depuis février 2024. Elle marque symboliquement la remise en route d’un canal de dialogue direct entre patrons — indépendamment des tensions gouvernementales.
Au menu des discussions, plusieurs dossiers concrets :
- La relance du Conseil d’affaires algéro-français, suspendu depuis 2024, pour structurer les relations B2B entre PME des deux pays
- Un cadre de reconnaissance mutuelle des qualifications pour les ingénieurs et techniciens franco-algériens, un point clé pour les entreprises en co-production
- Des facilités d’accès aux marchés publics algériens pour les entreprises françaises partenaires de groupes algériens privés
- Le soutien aux startups algériennes qui cherchent à s’internationaliser via la French Tech, dont la communauté d’Alger reste active malgré le contexte
Une visite historique, mais des résultats à confirmer
Patrick Martin repart-il d’Alger avec des engagements fermes ? Pas encore. Ni accord cadre annoncé, ni protocole signé en grande pompe. La visite a surtout valeur de signal : le patronat français ne fait pas le deuil du marché algérien. Il revient, différemment — avec plus d’humilité, moins de condescendance, et une stratégie qui s’appuie sur les Algériens de France autant que sur les Français d’Algérie.
C’est là la vraie innovation de cette séquence. Les patrons franco-algériens ne sont plus des passeurs informels. Ils deviennent les chevilles ouvrières d’une nouvelle architecture économique bilatérale, portée par des acteurs qui n’ont pas attendu les gouvernements pour créer de la valeur entre les deux rives.
Les prochaines semaines seront révélatrices : si le dossier Renault Oran enregistre la moindre avancée, si les exportations agricoles françaises reprennent, si un nouveau conseil d’affaires se réunit avant l’été — alors cette visite aura été bien plus qu’un geste diplomatique. Elle aura été le vrai point de bascule d’une relation économique qui refuse, envers et contre tout, de mourir.




