Deux annonces en quelques semaines. Deux lignes aériennes très attendues qui disparaissent avant même d’avoir transporté leur premier passager estival. Pour des Algériens établis au Québec ou dans la région d’Alicante, le retour au bled cet été ne se fera pas comme prévu — et coûtera sans doute plus cher.
Ce n’est pas une crise générale du transport aérien. C’est un problème très précis, qui touche deux corridors spécifiques, deux communautés bien identifiées, et révèle une dépendance réelle de la diaspora algérienne à des opérateurs étrangers dont les décisions commerciales échappent totalement à Alger.
Montréal-Alger : Air Canada fait marche arrière, Air Algérie se retrouve seule
Les billets étaient en vente. Certains avaient déjà réservé. Air Canada avait annoncé quatre vols par semaine entre Montréal et Alger à compter du 1er juin 2026 — une première pour la compagnie canadienne sur cette destination. La ligne a été suspendue avant d’avoir décollé une seule fois en configuration estivale, reportée à 2027 sans garantie.
Ce qui change concrètement : Air Algérie se retrouve seule sur la liaison directe entre le Canada et l’Algérie. Pas de concurrent, pas de pression tarifaire. À Montréal, où la communauté algérienne dépasse les 80 000 personnes selon les données d’Immigration Canada, les familles qui veulent rentrer cet été n’ont plus qu’une seule option directe. Et quand une seule compagnie contrôle une route, les prix ne baissent pas.
Pour ceux qui refusent de payer le tarif imposé, il reste les escales : Paris avec Air France, Casablanca avec Royal Air Maroc, Istanbul avec Turkish Airlines. Comptez entre 14 et 18 heures de voyage au lieu de 8h30 en direct. Un détour que beaucoup acceptent mal, surtout pour des familles avec enfants en bas âge qui avaient justement misé sur le vol direct d’Air Canada pour éviter ce type de trajet.
Vueling et Constantine : une promesse de trois ans qui s’évapore
La situation est différente pour la diaspora établie à Alicante, mais la frustration est identique, voire plus vive. Depuis plusieurs années, des associations d’Algériens de la province de Valence réclamaient une liaison directe vers Constantine — la troisième ville d’Algérie, pôle d’attraction pour toute la diaspora de l’est du pays. Vueling avait finalement répondu à cette demande en annonçant en décembre 2025 l’ouverture de la ligne Alicante-Constantine, avec trois fréquences hebdomadaires prévues en haute saison.
En mars 2026, Constantine a simplement disparu du moteur de réservation de Vueling au départ d’Alicante. Aucun communiqué. Aucune explication publique de la compagnie. La ligne n’a jamais été lancée.
Vueling maintient ses vols Alicante-Alger et Alicante-Oran. Pour rejoindre Constantine depuis Alicante, il faut désormais atterrir à Alger ou Oran et ajouter 3 à 5 heures de route. Ou transiter par Madrid et prendre une correspondance. Ce qui revenait à 200 euros il y a cinq ans dépasse aujourd’hui facilement les 400 euros aller-retour avec escale, selon les relevés réguliers des comparateurs de vols.
Derrière les annulations : le kérosène, mais pas seulement
La hausse du kérosène est réelle. Depuis début 2025, le prix du carburant aérien a progressé d’environ 15% sur les marchés européens et nord-américains. Pour Air Canada, chaque rotation Montréal-Alger mobilise un appareil long-courrier — un Boeing 787 ou un Airbus A330 — qui consomme entre 60 et 75 tonnes de carburant par vol. Une hausse de 100 dollars par tonne pèse donc 6 000 à 7 500 dollars par rotation, soit une charge supplémentaire de plusieurs millions d’euros par saison.
Mais le carburant n’explique pas tout. Ces deux lignes avaient en commun d’être soit nouvelles (Vueling sur Constantine), soit relancées après interruption (Air Canada sur Montréal-Alger). Ce sont précisément ces lignes fragiles, sans clientèle fidélisée ni historique de remplissage estival garanti, qui tombent en premier dès que les projections financières se dégradent. Les routes établies — Paris-Alger, Londres-Alger — résistent bien mieux aux chocs de coûts.
Il y a aussi un facteur moins souvent cité : la capacité d’accueil aéroportuaire à Alger. L’aéroport Houari Boumédiène travaille régulièrement en saturation durant les mois de juillet et août. Les créneaux de décollage et d’atterrissage sont rares et disputés. Pour une nouvelle compagnie qui négocie son slot face à des opérateurs historiques, les conditions ne sont pas toujours favorables.
Ce qu’Alger a fait — et ce que ça ne suffit pas à compenser
Depuis janvier 2026, les Algériens binationaux entrent et sortent du territoire algérien sans visa, sur présentation de leur passeport étranger et de leur CNIBE. La mesure, prolongée jusqu’au 31 décembre 2026, a supprimé une contrainte administrative qui ralentissait les voyages et compliquait les séjours imprévus.
Air Algérie a reconduit son programme OTLA Returns : réductions jusqu’à 60% sur plusieurs lignes européennes, avec des billets Paris-Alger proposés à partir de 155 euros aller-retour pour juillet et août 2026. Les réservations étaient ouvertes jusqu’au 31 mai.
Ces mesures sont réelles et appréciées. Mais elles ne concernent pas les liaisons depuis le Canada, où Air Algérie ne propose pas de tarifs réduits comparables. Et elles ne remplacent pas une ligne directe depuis Alicante vers Constantine. Réduire le prix du billet Paris-Alger ne compense pas l’absence de vol Alicante-Constantine pour une famille installée à Valence depuis quinze ans.
Ce que les voyageurs peuvent faire concrètement
Pour les Algériens du Canada :
- Réserver immédiatement sur Air Algérie avant que les tarifs estivaux ne montent. Les prix sur les routes monopolistiques progressent vite entre mai et juin.
- Éviter les dates de pointe (14 juillet, fin juillet, 15 août) où les tarifs sur Montréal-Alger atteignent régulièrement 1 500 à 2 000 euros aller-retour.
Pour les Algériens d’Alicante et de la région valencienne :
- Vueling vers Alger ou Oran reste disponible depuis Alicante ; depuis Alger, des vols domestiques d’Air Algérie desservent Constantine régulièrement.
- Iberia depuis Madrid propose des correspondances vers Alger avec des tarifs corrects en dehors des périodes de pointe.
- Jet2 et Transavia opèrent des vols saisonniers depuis d’autres aéroports espagnols vers Alger en été — vérifier les aéroports de Murcie et Valence.
sept millions d’Algériens, une politique aérienne à construire
La diaspora algérienne compte officiellement sept millions de personnes. Chaque été, une fraction significative de ces familles tente de rentrer au pays. Ce flux représente des centaines de millions d’euros de dépenses touristiques, des transferts de fonds, des liens économiques concrets entre l’Algérie et ses communautés expatriées.
Deux suppressions de lignes ne constituent pas une catastrophe. Mais elles révèlent quelque chose de plus profond : l’Algérie ne maîtrise pas les corridors aériens qui relient sa diaspora à son territoire. Elle dépend de décisions prises à Toronto, à Barcelone ou à Dublin par des directions financières qui n’ont aucune obligation vis-à-vis des familles algériennes.
Tant qu’une politique de diversification réelle des opérateurs et de développement des capacités d’Air Algérie sur les routes stratégiques ne sera pas conduite, chaque hausse du kérosène ou chaque recalcul de rentabilité se traduira par la même chose : des billets plus chers, des familles séparées plus longtemps, et une promesse estivale qui s’effrite.