Il aura fallu deux décennies, trois gouvernements tunisiens, une pandémie, une guerre en Ukraine et une crise énergétique mondiale pour qu’ELMED passe du stade de l’esquisse à celui du chantier. En 2026, les contrats sont signés. Les pelleteuses ne tarderont pas. Ce câble bipolaire de 220 kilomètres, posé jusqu’à 800 mètres de profondeur dans le détroit de Sicile, ne relie pas seulement deux rives. Il connecte deux logiques énergétiques que tout, jusqu’ici, séparait.
Vingt ans de reports, une décision qui ne pouvait plus attendre
L’histoire d’ELMED est d’abord une histoire d’occasions manquées. La première étude sérieuse date des années 2000, dans le sillage du partenariat euro-méditerranéen de Barcelone. En 2010, la révolution tunisienne gèle les discussions. En 2019, le premier sommet intergouvernemental italo-tunisien relance formellement le projet — mais les appels d’offres ne seront toujours pas bouclés avant 2024.
Ce qui a finalement accéléré le dossier, c’est une convergence de pressions extérieures, pas une volonté politique spontanée. La flambée des prix du gaz en 2022, qui a coûté des centaines de millions de dinars supplémentaires à la STEG pour importer du combustible, a rendu le statu quo intenable côté tunisien. La nécessité pour Bruxelles de diversifier ses approvisionnements énergétiques après la rupture avec la Russie a fait le reste côté européen.
En mars 2026, le projet est placé sous surveillance directe de la commission supérieure tunisienne chargée de l’accélération des projets publics. Ce n’est pas un détail administratif : c’est le signe que Tunis ne veut plus d’un nouveau report.
Ce que le câble transporte vraiment : des mégawatts, mais surtout du temps gagné
Techniquement, ELMED transportera 600 mégawatts en courant continu haute tension (HVDC 500 kV) — l’équivalent de la consommation de Sfax et de sa région en heure de pointe. La technologie HVDC n’est pas un choix par défaut : elle est la seule capable de relier deux réseaux alternatifs asynchrones sur cette distance sans déstabiliser ni l’un ni l’autre.
Le câble plongera jusqu’à 800 mètres de profondeur dans le détroit de Sicile, entre la station tunisienne de Mlaabi (Cap Bon) et celle de Partanna (Sicile). Deux cents kilomètres sous-marins sur deux cent vingt au total.
Ce qui distingue ELMED de ses prédécesseurs conceptuels, c’est sa réversibilité opérationnelle : le flux d’électricité peut s’inverser en quelques secondes selon la direction du besoin. La Tunisie importe quand son réseau est sous tension. Elle exporte quand ses centrales solaires produisent davantage que le marché domestique ne consomme. Cette flexibilité est précisément ce que le réseau tunisien — vieillissant et calibré pour un mix 100% thermique — ne peut pas s’offrir seul.
840 millions d’euros : qui paye quoi, et pourquoi ça compte
Le financement d’ELMED mérite qu’on s’y attarde, parce qu’il dit beaucoup sur la confiance — ou sur l’intérêt — que les institutions européennes accordent réellement au projet.
Coût total : 840 millions d’euros, dont 420 millions côté tunisien. L’Union européenne injecte 307 millions d’euros en subvention nette via le programme Connecting Europe Facility (CEF). C’est du jamais vu pour un projet incluant un pays non membre de l’UE dans ce cadre.
La répartition des prêteurs est tout aussi révélatrice :
- BEI et BERD financent la partie câble — deux institutions qui conditionnent leurs prêts à des standards de gouvernance stricts
- KfW (Allemagne) complète le financement côté câble
- Banque mondiale et Fonds vert pour le climat financent les infrastructures réseau côté tunisien
- STEG apporte sa quote-part nationale
En octobre 2025, un accord de financement supplémentaire a été signé entre la STEG et la BEI. Ce n’est pas une formalité : cela signifie que la due diligence européenne est satisfaite, que les risques sont jugés acceptables, et que le projet peut avancer.
Le problème que personne ne dit clairement : la STEG peut-elle suivre ?
Le vrai sujet de fond, rarement abordé frontalement dans la communication institutionnelle, c’est la capacité de la STEG à absorber un projet de cette envergure.
L’opérateur public tunisien traîne une dette structurelle depuis des années, aggravée par les tarifs administrés en dessous du coût de revient. En 2023, ses pertes d’exploitation atteignaient des niveaux records. Ses lignes intérieures de transport, notamment dans le Centre et le Sud du pays, n’ont pas été dimensionnées pour intégrer une capacité solaire exportable vers l’Europe.
Ezzeddine Khalfallah, expert international en énergie, pose le problème sans détour : pour que la Tunisie exporte de l’électricité verte en volume, il faudra d’abord construire des lignes de transport intérieures supplémentaires, des capacités de stockage, et signer des contrats d’export à long terme avec des acheteurs européens identifiés. Les gains commerciaux significatifs ne sont pas attendus avant 2030 ou 2035 au mieux.
Autrement dit : ELMED est une condition nécessaire, pas suffisante.
Ce que l’Italie cherche réellement dans cet accord
Du côté sicilien, l’enthousiasme pour ELMED n’est pas purement altruiste. L’Italie est l’un des rares pays européens dont la demande électrique estivale dépasse régulièrement la capacité de production nationale. En juillet et août, la péninsule importe massivement depuis la France et la Suisse. ELMED lui ouvre un corridor supplémentaire vers le Sud, moins exposé aux tensions géopolitiques continentales.
Pour Rome, c’est aussi un investissement dans le positionnement de l’Italie comme hub énergétique méditerranéen — une ambition portée depuis 2023 par le gouvernement Meloni sous le label « Mattei Plan pour l’Afrique ». Le câble ELMED s’inscrit précisément dans cette logique : faire de l’Italie la porte d’entrée de l’énergie africaine vers l’Europe.
Après ELMED, le Sahara tunisien dans le mix électrique européen ?
ELMED est le premier maillon d’une chaîne plus longue. Deux projets successifs sont déjà en cours d’études.
Medlink prévoit une liaison trilatérale Tunisie-Italie-Algérie, classée prioritaire par l’UE, estimée à 5 milliards d’euros, avec 100 millions déjà mobilisés pour les études. Ce projet impliquerait de facto l’intégration partielle du réseau algérien dans le marché électrique européen — un enjeu géopolitique considérable pour Alger.
TuNur est plus radical encore : une centrale solaire à concentration de 2,25 GW dans le Sahara tunisien, à Réjim Maâtoug (gouvernorat de Kébili), capable de produire 9 TWh par an. Un câble de 2 GW la relierait directement à l’Italie. Si ce projet se concrétise, la Tunisie deviendrait un exportateur net d’énergie solaire saharienne — une rupture structurelle dans ses relations économiques avec l’Europe.
un câble de 220 kilomètres pour sortir d’une impasse de vingt ans
ELMED n’est pas une révolution énergétique en soi. C’est la condition préalable à une révolution possible. Le câble sera posé d’ici 2030. Les 600 mégawatts de capacité initiale permettront à la Tunisie de stabiliser son réseau et à l’Italie de diversifier ses sources. Mais le potentiel réel — l’exportation massive d’énergie renouvelable saharienne vers l’Europe — reste suspendu à des investissements intérieurs que ni la STEG ni le budget tunisien ne peuvent financer seuls.
La vraie question n’est pas de savoir si le câble sera posé. Il le sera. La question est de savoir si la Tunisie aura, d’ici 2035, construit les lignes, les centrales et les contrats qui lui permettront de l’utiliser à pleine capacité — ou si ELMED restera, comme tant d’autres infrastructures du pays, une occasion à moitié saisie.




