Quand le Forum des pays exportateurs de gaz (GECF) publie une projection en avril 2026 annonçant que le Nigeria dépasserait l’Algérie d’ici 2055, les titres s’emballent. La réalité, elle, est plus froide : le Nigeria torche encore 204 milliards de pieds cubes de gaz par an faute de tuyaux pour l’évacuer. Ce n’est pas le profil d’un champion en route vers le leadership continental.
102 contre 58 : l’écart qui remet tout en perspective
Les chiffres de départ suffisent à calmer l’enthousiasme. L’Algérie produit aujourd’hui environ 102 Gm³ de gaz par an. Le Nigeria, 58 Gm³. Pour inverser cet écart d’ici 2055, Abuja devrait plus que doubler sa production tout en la valorisant réellement — pas en la brûlant à la torche.
En 2023, Sonatrach a exporté 12,9 millions de tonnes de GNL, en hausse de 26% sur un an. L’Algérie a repris au Nigeria son titre de premier exportateur africain de gaz liquéfié, selon les données d’Agence Ecofin publiées en avril 2025. Ce retour au sommet n’est pas un accident : il résulte d’investissements ciblés et d’une capacité de livraison directe vers l’Europe via trois gazoducs opérationnels — Medgaz, Transmed et le réseau via la Tunisie.
Le Nigeria, lui, n’a aucun gazoduc reliant ses gisements à l’Europe. Tout son GNL voyage par tankers, avec des coûts logistiques deux à trois fois plus élevés. C’est une contrainte physique, pas une question de volonté politique.
Ce que dit le rapport GECF — et ce qu’il ne dit pas
Le Global Gas Outlook 2055 du GECF projette une production nigériane à 118 Gm³ et algérienne à 75 Gm³ à l’horizon 2055. Ce scénario est réel. Mais il repose sur un modèle conditionnel : si le Nigeria construit ses infrastructures, si les investissements arrivent, si la sécurité s’améliore dans le Delta du Niger, si le Train 7 de la NLNG entre en service, si trois projets de GNL flottant franchissent le stade de décision finale d’investissement — ce qu’aucun n’a encore fait.
Ce n’est pas une prévision. C’est une trajectoire possible, dans un scénario favorable que la réalité nigériane contredit encore en 2026.
La demande mondiale de gaz, elle, augmentera bien : de 4 137 Gm³ en 2024 à 5 417 Gm³ en 2055, selon le même rapport. L’Afrique sera la région à la croissance la plus rapide, avec une production continentale attendue autour de 500 Gm³. Mais cette croissance, pour se concrétiser, exige des décisions d’investissement dans les cinq prochaines années — pas dans trente ans.
Nigeria : quatre verrous qui bloquent le potentiel
Le Nigeria détient 209 TCF de réserves prouvées, soit 33% des réserves africaines. Pourtant, il se classe troisième producteur continental, derrière l’Algérie et l’Égypte. Cette contradiction a un nom : l’execution gap — l’écart entre ce que le sous-sol contient et ce que le pays est capable d’extraire, de transporter et de vendre.
L’African Energy Chamber, dans son rapport State of African Energy 2026, identifie quatre verrous concrets :
- Les coûts de développement restent parmi les plus élevés d’Afrique subsaharienne, avec des marges qui dissuadent les majors de s’engager sur du long terme
- Les contrats de vente de long terme sont insuffisants pour sécuriser le financement des grandes infrastructures
- Les pipelines onshore sont endommagés ou volés — le phénomène de siphonnage dans le Delta du Niger détruit des segments entiers du réseau chaque année
- L’insécurité politique dans les États du Delta empêche toute planification industrielle à dix ou quinze ans
Le torchage record de 204 milliards de pieds cubes en 2025 — documenté par Sikafinance en janvier 2026 — illustre l’absurdité de la situation : le Nigeria brûle chaque année l’équivalent de la consommation gazière annuelle de plusieurs pays africains, faute de pouvoir acheminer ce gaz vers un acheteur.
Train 7, gazoduc Nigeria-Maroc : les projets qui pourraient tout changer
Deux initiatives sont susceptibles de transformer concrètement la donne nigériane.
Le Train 7 de la Nigeria LNG est le plus avancé. Ce module supplémentaire doit porter la capacité nationale de liquéfaction de 22 à 30 millions de tonnes par an. Initié en 2021, il devrait entrer en service en 2027 — si les délais ne glissent pas une nouvelle fois. Les précédents niveaux d’expansion de la NLNG avaient tous pris plusieurs années de retard.
Le gazoduc Nigeria–Maroc est le projet le plus stratégique à long terme. Long de 6 000 km, estimé à 25 milliards de dollars, il traverserait 13 pays d’Afrique de l’Ouest avant de rejoindre l’Espagne via le Maroc. En février 2026, le projet a franchi une nouvelle étape selon le360.ma, avec la poursuite des études techniques et des négociations entre Abuja et Rabat. S’il se concrétise, il donnerait au Nigeria un accès direct au marché européen — et changerait l’équation concurrentielle avec l’Algérie de façon structurelle.
Mais « s’il se concrétise » reste le mot clé. Le projet est discuté depuis 2016. Aucune pelle n’a encore touché le sol.
L’Algérie face à sa propre arithmétique
La projection qui place l’Algérie à 75 Gm³ en 2055 — contre 102 Gm³ aujourd’hui — n’est pas catastrophiste. Elle est logique si Alger ne prend pas de décisions structurantes dans les cinq prochaines années.
Hassi R’Mel, découvert en 1956 et exploité depuis 1961, produit depuis des décennies au-dessus de son rythme naturel de dépletion. Aucun gisement de remplacement d’envergure équivalente n’a été mis en production depuis. Le plan de 50 à 60 milliards de dollars annoncé par Sonatrach vise précisément à combler ce vide — mais il implique notamment d’avancer sur le gaz de schiste saharien, une ressource estimée à plusieurs centaines de TCF, bloquée politiquement depuis les protestations de 2015 à Ain Salah.
À cela s’ajoute une pression intérieure croissante : la consommation nationale de gaz augmente mécaniquement chaque année, sous l’effet combiné de la croissance démographique et de prix domestiques très subventionnés. Chaque Gm³ consommé en Algérie est un Gm³ de moins à exporter. Ce ciseau entre production stagnante et demande intérieure dynamique est le vrai risque algérien à moyen terme — bien plus que la concurrence nigériane.
Mozambique : le troisième larron qui change tout le calcul
Le débat Algérie–Nigeria gomme un troisième acteur dont la trajectoire pourrait redistribuer les cartes africaines bien plus radicalement que la rivalité nord-ouest.
Le GECF projette que le Mozambique atteindrait 98 Gm³ de production annuelle d’ici 2055, grâce au bassin offshore de Rovuma. Les réserves y sont estimées à plus de 100 TCF — découvertes entre 2010 et 2014, elles ont placé le Mozambique dans le top 5 mondial des détenteurs de ressources gazières non exploitées.
Le problème est connu : depuis l’attaque de Palma en mars 2021, les projets GNL à terre de TotalEnergies (Mozambique LNG, 20 Mt/an) et d’ExxonMobil (Rovuma LNG, 15 Mt/an) sont officiellement suspendus. TotalEnergies a déclaré en 2026 ne pas avoir de calendrier de reprise. Sans ces deux projets, le potentiel mozambicain reste un chiffre dans un rapport — pas une réalité industrielle.
Si la situation sécuritaire se stabilise, les marchés asiatiques — Japon, Corée du Sud, Inde — seraient les premiers clients. Le Mozambique n’est pas en concurrence directe avec l’Algérie sur les marchés européens, mais il modifie les équilibres globaux de l’offre qui déterminent les prix auxquels Sonatrach vend son gaz.
la décennie 2025–2035, seule vraie variable
Les projections à trente ans ont une utilité : elles forcent les décideurs à regarder loin. Mais elles ne remplacent pas les décisions à court terme, qui sont les seules à conditionner réellement les trajectoires à long terme.
Pour l’Algérie, la fenêtre est ouverte. Les marchés européens cherchent activement des alternatives au gaz russe. La demande est là. Les infrastructures algériennes sont opérationnelles. Ce qui manque, c’est la vitesse : accélérer l’exploration, trancher sur le non-conventionnel, réformer la fiscalité pétrolière pour attirer des partenaires technologiques.
Pour le Nigeria, la question n’est pas de savoir s’il deviendra premier producteur africain. C’est de savoir s’il peut au moins valoriser ce qu’il sort déjà du sol — au lieu de le brûler.
En 2055, le classement sera ce que les deux pays auront décidé d’en faire entre 2025 et 2035.



