En ce lundi 20 avril 2026, les cambistes du Square Port-Saïd à Alger ont ouvert la semaine avec un euro à 27 950 dinars la coupure de 100 à la vente — contre 28 100 il y a quinze jours. Pas de panique sur le marché, mais un recul de 150 dinars en sept jours que deux événements mondiaux précis expliquent directement : l’effondrement des négociations américano-iraniennes et des signaux d’alerte sur l’approvisionnement en kérosène en Europe du Sud. Ce n’est pas une crise. C’est un marché qui lit le monde avant les économistes.
Ce que disent les chiffres du 20 avril
À l’ouverture de cette semaine, la coupure de 100 euros s’échangeait ainsi au Square Port-Saïd :
- Vente (le cambiste vous vend des euros) : 27 950 DA
- Achat (le cambiste rachète vos euros) : 27 700 DA
- Spread : 250 DA — stable, ce qui indique un marché sans stress particulier
Le recul est de 50 DA en 24 heures et de 150 DA sur la semaine. Pour un Algérien qui voyage en France et achète 500 euros, c’est 750 dinars de moins à débourser par rapport à la semaine précédente. Anodin en apparence, significatif comme signal de tendance.
Depuis le début de l’année, l’euro sur le marché parallèle n’a pas dépassé 28 200 DA et n’est pas descendu sous 27 500 DA — une fourchette relativement étroite qui témoigne d’une stabilité de fond, malgré les à-coups.
La rupture des négociations irano-américaines : effet direct sur les importateurs informels
Le 12 avril 2026, les premières discussions directes entre diplomates américains et iraniens à Oman ont tourné court. L’Iran a refusé de suspendre ses activités d’enrichissement de l’uranium comme préalable à toute négociation. Washington a répondu par un renforcement des sanctions secondaires visant les acheteurs de pétrole iranien.
Pour le marché noir algérien, la connexion n’est pas évidente à première vue — et pourtant elle est mécanique. Une partie des importateurs informels algériens travaille en circuit triangulaire : marchandises achetées en Turquie, aux Émirats ou en Chine, payées en euros ou en dollars via des intermédiaires. Quand les perspectives commerciales régionales se brouillent, ces opérateurs réduisent leurs achats de devises. Moins de demande, prix en baisse.
Ce n’est pas une théorie : c’est ce que les cambistes eux-mêmes expliquent aux journalistes qui les interrogent régulièrement au Square. « Quand ça chauffe au Moyen-Orient, les gens attendent avant d’acheter des euros », résume l’un d’eux dans les colonnes de Maghreb Émergent.
Kérosène : quand la peur de l’annulation de vols freine l’achat d’euros
Le second facteur est plus inhabituel. Depuis fin mars 2026, plusieurs compagnies aériennes européennes ont signalé des difficultés d’approvisionnement en kérosène dans certains aéroports du sud de l’Europe — Madrid, Rome, Marseille — en raison de tensions sur les capacités de raffinage méditerranéennes liées aux perturbations du Proche-Orient.
Air Algérie et Transavia France, qui opèrent la majorité des vols Alger–Paris et Alger–Lyon, n’ont pas encore annoncé de réductions de fréquence. Mais l’inquiétude circule dans les communautés algériennes en France et parmi les familles qui planifiaient un départ en mai ou juin.
Or, les voyages en France, en Espagne et en Belgique représentent la source numéro un de demande en euros sur le marché noir. Les billets d’avion se paient en dinars algériens, mais une fois arrivé en Europe, il faut des euros en cash — souvent achetés à Alger avant le départ, précisément au Square Port-Saïd. Si les Algériens retardent leurs achats de billets d’avion par crainte d’annulations, ils repoussent aussi leurs achats d’euros. Le marché anticipe cette hésitation.
L’écart avec le taux officiel : 125 DA d’incompréhension
Au 2 avril 2026, la Banque d’Algérie affichait 1 euro = 153,30 dinars au guichet bancaire. Ce même euro se négocie à 279,50 DA sur le Square. L’écart : 126,20 dinars, soit une surcote de 82%.
Ce chiffre mérite d’être dit clairement : un Algérien qui achète 1 000 euros à la banque paie 153 300 DA. S’il passe par le marché noir, il en paie 279 500 DA. La différence — 126 200 DA — représente environ 840 euros au taux officiel. Autrement dit, le marché noir « taxe » chaque transaction d’un montant colossal, simplement parce que l’accès aux devises via les banques reste impossible pour la grande majorité des particuliers sans justificatif officiel.
Ce n’est pas une anomalie algérienne isolée. C’est le résultat direct d’un régime de change administré depuis 1994, maintenu pour protéger les réserves de change de l’État, mais qui a, en parallèle, créé un marché parallèle structurel que trente ans de répression policière n’ont pas réussi à faire disparaître.
Le Square Port-Saïd, thermomètre d’une économie sous pression
Situé en plein centre d’Alger, à deux pas de la Grande Poste, le Square Port-Saïd est bien plus qu’un marché illégal toléré. C’est un indicateur économique à ciel ouvert, consulté quotidiennement par des milliers d’Algériens, des importateurs aux simples particuliers.
Ses cotations sont reprises chaque matin par les médias numériques comme TSA Algérie, Maghreb Émergent ou Algérie Focus — parfois avant même l’ouverture des marchés financiers de Francfort ou Paris. En cela, il joue un rôle d’information économique que les institutions officielles n’assurent pas : celui de dire, en temps réel, ce que vaut vraiment la monnaie nationale aux yeux de ceux qui en ont besoin.
La semaine prochaine, si les tensions au Proche-Orient s’apaisent ou si les compagnies aériennes confirment le maintien de leurs rotations estivales, la demande en euros repartira probablement à la hausse. Si ce n’est pas le cas, le billet de 100 euros pourrait reculer vers les 275 DA — un plancher non atteint depuis janvier 2026.
un marché qui anticipe, pas seulement qui réagit
La baisse de l’euro au Square Port-Saïd cette semaine n’est pas un accident. C’est la lecture, par des opérateurs informels mais parfaitement connectés à l’actualité mondiale, de deux signaux convergents : le monde se tend, les voyages se compliquent. La demande recule, le prix suit.
Ce que cette correction dit en creux, c’est que le marché parallèle algérien est devenu, malgré son illégalité, un outil de couverture économique populaire. Tant que le dinar restera inconvertible et que les banques continueront à rationner les devises, des millions d’Algériens continueront à se retrouver chaque matin au Square Port-Saïd — quels que soient les communiqués officiels.




