À Draâ El Mizan, un industriel productif menacé d’expulsion pendant qu’un fantôme garde son titre foncier

Noureddine Hocini a tout fait dans l'ordre : il a investi, recruté, produit. Ce qu'il n'a pas pu faire, c'est obtenir le titre du terrain qu'il occupe. Parce que ce…

Zone d'activités de Draâ El Mizan, wilaya de Tizi-Ouzou — lot industriel occupé par une unité de production sans titre foncier régularisé, avril 2026

Noureddine Hocini a tout fait dans l’ordre : il a investi, recruté, produit. Ce qu’il n’a pas pu faire, c’est obtenir le titre du terrain qu’il occupe. Parce que ce terrain appartient officiellement à quelqu’un qui n’y a jamais mis les pieds depuis les années 1990.

L’usine tourne, mais le sol appartient à un autre

Le lot n°15 de la zone d’activités de Draâ El Mizan est occupé par une unité de fabrication d’emballages qui emploie une cinquantaine de personnes et représente plus de 40 millions de dinars d’investissement. L’entreprise est réelle, les machines tournent, les salaires sont versés.

Officiellement, ce terrain appartient à un bénéficiaire des attributions des années 1990. Cet attributaire n’a jamais construit quoi que ce soit. Il loue le lot à Hocini Noureddine, perçoit un loyer, et dispose du seul document qui compte : le titre.

En avril 2026, ce même attributaire a signifié à son locataire qu’il souhaitait récupérer le terrain. L’entrepreneur, sans titre, sans recours administratif abouti, s’est retrouvé à rédiger une lettre au Premier ministre pour éviter que son outil de travail ne soit rasé.

Ce que la commission de wilaya a vu — et n’a pas réglé

Une commission officielle s’est déplacée sur le site. Elle a constaté la réalité des investissements, compté les employés, vérifié les équipements. Son rapport reconnaît la valeur productive de l’établissement.

Ce rapport existe. Il est dans les archives de la wilaya. Il n’a donné lieu à aucune régularisation foncière.

C’est précisément là que se situe la rupture entre l’État qui inspecte et l’État qui agit. Un constat administratif qui ne produit aucun acte juridique est, dans les faits, une non-décision. Hocini Noureddine a donc une reconnaissance officieuse de son existence productive, et aucune protection légale de son investissement.

Tizi-Ouzou : 343 projets qui n’ont jamais commencé

Le cas de Draâ El Mizan prend une autre dimension quand on lit les chiffres produits fin 2025 par la Direction de l’industrie de la wilaya :

  • 343 projets autorisés dans les zones industrielles et d’activités n’ont toujours pas été lancés
  • 29 projets sont officiellement à l’arrêt
  • 976 hectares de foncier industriel sont théoriquement disponibles — dont une large partie non viabilisée

Ces projets fantômes immobilisent du foncier que des opérateurs comme Hocini cherchent désespérément à sécuriser. Les 372 hectares des zones de Souamaa et Tizi Ghenif-Draâ El Mizan — les deux nouvelles zones industrielles de la wilaya — ne sont toujours pas équipées en réseaux. Les viabiliser coûterait 4,8 milliards de dinars. Un tiers des 18 zones d’activités de la wilaya ne dispose ni d’eau courante, ni de raccordement électrique fiable, ni de voirie praticable. Réhabilitation estimée : 10 milliards de dinars.

En attendant ces travaux, plus de 3 800 emplois potentiels restent sur papier.

L’attributaire fantôme : un profil que tout le monde connaît, que personne ne sanctionne

Le mécanisme décrit par Hocini est simple et documenté dans plusieurs wilayas algériennes. Un bénéficiaire reçoit un lot dans les années 1990 à un prix administré, souvent inférieur à la valeur réelle. La condition légale est de lancer un projet dans un délai fixé. Cette condition n’est presque jamais contrôlée.

Des années plus tard, le bénéficiaire sous-loue le terrain à un vrai investisseur, parfois après avoir bâti une structure minimale. Il perçoit un loyer mensuel tout en gardant le titre. En cas de litige ou de hausse de la valeur foncière, il peut exiger l’expulsion du locataire. Juridiquement, il est dans son droit.

L’article 29 de la loi sur l’investissement prévoit la récupération des lots non mis en valeur. Dans la pratique, les procédures de récupération sont longues, contestées devant les tribunaux administratifs, et soumises à des pressions locales que les fonctionnaires ne sont pas toujours en mesure de tenir à distance. Résultat : les lots restent aux mains de leurs détenteurs historiques, et les industriels actifs continuent de payer leur loyer tout en restant vulnérables.

Ce que révèle la lettre au Premier ministre

Adresser un courrier au Premier ministre pour éviter la fermeture d’une usine n’est pas un acte ordinaire. C’est le signe que toutes les voies intermédiaires ont été épuisées : la commune, la direction de l’industrie, la wilaya, l’AAPI (Agence algérienne de promotion de l’investissement).

Hocini Noureddine n’a pas demandé de subvention, ni d’exonération fiscale, ni de marché public. Il a demandé un titre pour un terrain qu’il occupe, qu’il a équipé et sur lequel il emploie des gens depuis plusieurs années. Cette demande, en théorie parmi les plus basiques dans tout environnement des affaires fonctionnel, a nécessité une intervention au niveau du chef du gouvernement.

Ce détail, plus que n’importe quel indicateur macroéconomique, dit quelque chose de précis sur la distance entre le discours officiel sur l’investissement et la réalité vécue par un chef d’entreprise de wilaya.

Ce que le wali a promis en janvier 2025

Le 5 janvier 2025, le wali de Tizi-Ouzou a réuni des investisseurs locaux et pris des engagements publics : lever les blocages administratifs, accélérer les dossiers, accompagner les porteurs de projets. La réunion a été couverte par la presse locale.

Quinze mois plus tard, Hocini Noureddine rédige sa lettre. Les deux faits coexistent sans qu’il soit nécessaire d’en tirer une conclusion explicite.

Avril 2026 : des signaux, mais pas de réponse au problème de fond

Mi-avril 2026, la wilaya a annoncé la mise à disposition de 18 terrains urbains pour des investisseurs privés. Un séminaire national sur les zones d’activités de Tizi-Ouzou est prévu en mai à l’université Mouloud Mammeri.

Ces initiatives existent. Mais elles ne répondent pas à la question posée par le cas Hocini : que fait-on des industriels déjà installés, qui produisent déjà, et dont la situation foncière n’a jamais été régularisée ? Distribuer de nouveaux terrains sans régler le stock de situations précaires existantes, c’est risquer de reproduire dans dix ans exactement le même problème.

L’usine de Draâ El Mizan produit. Elle emploie. Elle paie ses charges. Ce qu’elle ne peut pas faire, c’est exister juridiquement sur le terrain qu’elle occupe. Cette impossibilité n’est pas technique : elle est le résultat d’un droit d’attribution jamais révoqué, d’une administration qui constate sans décider, et d’un système où le détenteur d’un titre des années 1990 reste plus puissant qu’un industriel actif de 2026.

Si la lettre au Premier ministre obtient une réponse et débouche sur une régularisation, ce sera un précédent utile. Si elle reste sans suite, ce sera la confirmation que le foncier industriel algérien est encore régi par la logique de la rente, et non par celle de la production.