Quand une finale de CAN bloque un pipeline de 6 900 km : l’étrange fragilité du gazoduc Nigeria-Maroc

Rabat voulait faire du gazoduc atlantique le symbole de son leadership continental. Une décision d'arbitrage à la 80e minute d'un match de football risque aujourd'hui de retarder ce projet de…

Quand une finale de CAN bloque un pipeline de 6 900 km : l’étrange fragilité du gazoduc Nigeria-Maroc

Rabat voulait faire du gazoduc atlantique le symbole de son leadership continental. Une décision d’arbitrage à la 80e minute d’un match de football risque aujourd’hui de retarder ce projet de plusieurs années.

Le 18 janvier 2026, Rabat. Le stade, puis les chancelleries

La scène a duré moins de quinze minutes sur le terrain. Mais ses effets se font encore sentir trois mois plus tard dans les salles de négociation. Lors de la finale de la CAN 2025, l’équipe sénégalaise a quitté le terrain pour protester contre une décision de l’arbitre. La CAF a tranché en faveur du Maroc. Dakar a saisi le TAS. Et le 13 avril 2026, la justice marocaine a confirmé en appel la condamnation de 18 supporters sénégalais arrêtés lors des incidents.

Ce dernier épisode judiciaire a transformé une querelle sportive en contentieux d’État. À Dakar, plusieurs figures politiques ont publiquement appelé à revoir les engagements pris avec Rabat. C’est dans ce contexte que Jeff Porter, président du cabinet North Africa Risk Consulting, a publié une note d’analyse peu commentée mais particulièrement directe : « Le Sénégal se montre actuellement moins enclin à soutenir les initiatives marocaines. »

Traduction concrète : les réunions techniques sur le gazoduc Nigeria-Maroc, prévues au premier trimestre 2026, ont été perturbées. La partie sénégalaise a adopté un profil bas dans les groupes de travail régionaux.

Ce que le Sénégal représente dans ce dossier — au-delà des cartes

Le tracé du gazoduc ne longe pas le Sénégal par hasard. À la frontière maritime entre le Sénégal et la Mauritanie se trouve le gisement Grand Tortue Ahmeyim, dit GTA. C’est l’un des plus grands champs de gaz naturel offshore d’Afrique de l’Ouest, avec des réserves estimées à 450 milliards de mètres cubes rien que pour sa zone d’exploitation initiale — sur un total de 1 400 milliards de mètres cubes que le Sénégal revendique sur l’ensemble de son domaine offshore.

Ce gisement n’est pas une option dans le projet. C’est le point d’ancrage de la première phase du gazoduc, celle qui doit permettre au pipeline d’exister avant même d’atteindre le Nigeria. Sans accès garanti à GTA, le gazoduc ne démarre pas. Et sans la coopération active du gouvernement sénégalais, les permis de transit, les accords de partage de revenus et les garanties d’investissement ne peuvent pas être signés.

BP et Kosmos Energy, qui opèrent conjointement GTA avec la PETROSEN sénégalaise, ont par ailleurs accumulé des retards de production depuis 2024. La mise en production commerciale du site, initialement attendue fin 2024, n’est toujours pas pleinement atteinte au moment où cet article est publié.

25 milliards de dollars et un accord qui n’existe pas encore

Voilà le chiffre qu’on cite souvent pour ce projet. Mais ce que l’on précise moins, c’est qu’à ce jour, aucun accord intergouvernemental liant les 13 pays du tracé n’a été signé. Selon le média économique marocain Medias24, cet accord est attendu d’ici fin 2026. Il est indispensable pour créer l’autorité de projet commune, structurer le financement et lancer les appels d’offres.

Autrement dit : en avril 2026, le projet le plus ambitieux d’Afrique en matière d’énergie n’a toujours pas de cadre juridique contraignant entre ses parties prenantes.

IndicateurSituation actuelle (avril 2026)
Accord intergouvernementalNon signé — attendu fin 2026
Financement bancaireNon formalisé publiquement
Mise en production de GTA (phase 1)En retard sur le calendrier initial
Statut diplomatique Maroc-SénégalDégradé depuis janvier 2026
Premières livraisons de gazPrévues au plus tôt en 2031

Ce tableau ne signifie pas que le projet est mort. Il signifie qu’il est encore, à ce stade, plus politique qu’industriel.

NARCO pointe un problème que personne ne veut nommer : le marché

Le cabinet North Africa Risk Consulting ne se contente pas de signaler la crise diplomatique. Il pose une question plus inconfortable : qui va acheter ce gaz, et à quel prix, en 2035 ?

L’Union européenne, principal débouché visé, a fixé des objectifs de neutralité carbone pour 2050 et prévoit de réduire sa dépendance aux énergies fossiles bien avant cette date. Plusieurs États membres ont déjà annoncé la fin des nouveaux contrats de long terme pour le gaz naturel après 2030. Dans ce contexte, signer un contrat d’approvisionnement courant sur 20 à 25 ans — la durée standard pour amortir un pipeline de cette envergure — devient un exercice périlleux pour les acheteurs européens.

Concrètement : si le gazoduc est opérationnel en 2031, il cherchera des clients dans un marché européen déjà en phase de désinvestissement gazier. C’est le paradoxe central du projet, que ni l’ONHYM ni la NNPC n’ont publiquement résolu.

Le transsaharien, la carte algérienne que l’on sous-estime

Pendant que le gazoduc atlantique accumule les complications, un autre tracé revient dans les discussions d’experts : le gazoduc transsaharien Nigeria-Algérie, long d’environ 4 000 km — soit 42% plus court que le tracé marocain.

Ce projet, imaginé dès les années 1970, a été relancé par un mémorandum d’entente signé entre l’Algérie, le Niger et le Nigeria en 2009. Il n’a jamais abouti, notamment en raison de l’instabilité au Sahel. Mais la configuration géopolitique a changé. L’Algérie dispose d’un atout que le Maroc n’a pas : des gazoducs transmediterranéens déjà en service — Medgaz vers l’Espagne, Transmed vers l’Italie — avec une capacité combinée de plus de 30 milliards de mètres cubes par an, aujourd’hui sous-utilisée.

Relier les ressources nigérianes à cette infrastructure existante représente un investissement nettement inférieur au projet atlantique, pour un résultat équivalent en termes d’acheminement vers l’Europe.

Jeff Porter le dit sans détour dans sa note d’avril 2026 : le transsaharien « présente des avantages compétitifs que le projet atlantique peine à contrebalancer dans le contexte actuel ».

Ce que les chiffres officiels ne disent pas

Le Maroc a officiellement investi le dossier sous l’angle de la diplomatie énergétique sud-sud. Le roi Mohammed VI a personnellement porté le projet lors de plusieurs sommets africains depuis 2016. Rabat y voit une opportunité de consolider son ancrage continental et de diversifier son rôle au-delà de sa position de carrefour entre l’Europe et l’Afrique.

Mais ce positionnement stratégique a un coût politique : il suppose de maintenir des relations stables avec treize partenaires simultanément. Or, la gestion de l’incident de la CAN a montré que Rabat n’a pas traité la question sénégalaise avec la prudence qu’exigeait un partenariat aussi sensible. Les condamnations judiciaires de supporters sénégalais, confirmées en pleine phase de négociation du gazoduc, ont été perçues à Dakar comme un manque flagrant de sens diplomatique.

un projet à l’épreuve de ses propres contradictions

Le gazoduc Nigeria-Maroc ne mourra pas d’une finale de football. Mais cette crise a mis en lumière trois fragilités que ses promoteurs avaient jusqu’ici sous-estimées : la dépendance à des partenariats bilatéraux non consolidés, l’absence de cadre juridique formel après dix ans de discussions, et un marché cible européen en mutation rapide.

L’accord intergouvernemental attendu fin 2026 sera le vrai test. S’il est signé avec le Sénégal à bord, le projet entre dans une phase concrète. S’il est repoussé, c’est le gazoduc transsaharien — plus court, moins cher, adossé à une infrastructure existante — qui reprendra naturellement l’initiative dans la compétition pour connecter le gaz nigérian à l’Europe.

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