Le 21 avril 2026, la librairie des Beaux-Arts a rouvert rue Didouche Mourad, quatre jours après une saisie policière qui avait stupéfié le milieu culturel algérien. L’éditeur Koukou a corrigé une erreur d’ISBN. Les autorités ont levé la fermeture. Mais l’affaire laisse une question sans réponse : pourquoi une erreur typographique a-t-elle nécessité une intervention policière un samedi après-midi ?
Samedi 16h40, rue Didouche Mourad
La scène se passe dans l’une des artères les plus fréquentées du centre d’Alger. La librairie des Beaux-Arts, adresse connue des lecteurs algérois depuis des décennies, accueille ce samedi 18 avril une vente-dédicace du livre Les identités rebelles, repenser sa propre histoire de Fatma Oussedik. L’auteure est présente. Des exemplaires sont exposés. À 16h40, des policiers entrent dans la librairie.
Ils saisissent les livres. Ils ordonnent la fermeture immédiate. Dans la soirée, la wilaya d’Alger notifie officiellement une fermeture administrative d’un mois.
Ce n’est pas une descente dans un entrepôt clandestin. C’est l’interruption d’un événement littéraire public, organisé par un éditeur reconnu, dans une librairie du centre-ville.
L’ISBN fautif : une coquille de mise en page, pas une fraude
La Bibliothèque nationale d’Algérie sort du silence le lendemain. Elle invoque deux manquements : absence de dépôt légal et numéro ISBN incorrect en couverture.
Koukou Éditions répond point par point, preuves à l’appui. Le numéro ISBN de l’ouvrage a été attribué officiellement le 24 juillet 2025 — soit neuf mois avant les faits — sous la référence 978-9931-315-80-3. L’erreur en couverture est une confusion avec un ISBN d’un précédent titre de la maison, reproduite par mégarde lors de la mise en page du premier tirage de 100 exemplaires.
Quant au dépôt légal : les livres ont quitté l’imprimerie le jeudi 16 avril. La dédicace était fixée au samedi 18. Le dépôt était prévu le dimanche 20, premier jour ouvrable. L’éditeur affirme avoir alerté le ministère de la Culture dès le jeudi soir, en transmettant le PDF corrigé.
Autrement dit : entre la sortie de l’imprimerie et la saisie, il s’est écoulé moins de 48 heures. Aucune mise en demeure n’a été envoyée. Aucun délai de régularisation n’a été accordé.
Koukou Éditions : un éditeur habitué aux turbulences institutionnelles
Ce contexte ne peut pas être dissocié du parcours récent des éditions Koukou. Depuis 2022, cette maison d’édition algéroise — spécialisée dans les essais, les sciences humaines et la littérature critique — est exclue du SILA, le Salon International du Livre d’Alger, sans jugement, sans décision de justice écrite, sans motivation officielle.
Lors d’une audition devant un juge d’instruction, le président de la commission de censure du salon aurait déclaré que les publications de Koukou étaient « destructrices » et « portaient atteinte à l’image de l’Algérie ». Ce n’est pas une rumeur : ce sont des propos rapportés dans le cadre d’une procédure judiciaire.
Parallèlement, d’autres acteurs indépendants ont subi des fermetures similaires : la librairie Cheikh à Tizi-Ouzou, les éditions Frantz-Fanon. À chaque fois, le motif est administratif. À chaque fois, l’établissement visé publie ou vend des ouvrages qui dérangent.
Fatma Oussedik : une sociologue, pas une militante
Il importe de préciser qui est l’auteure au centre de cette affaire. Fatma Oussedik est professeure de sociologie, ancienne présidente du Conseil national économique, social et environnemental (CNESE). Les identités rebelles est un travail académique sur la pluralité des appartenances et la mémoire collective en Algérie — pas un pamphlet, pas un texte de combat politique.
Que ce soit ce type d’ouvrage — signé par une universitaire chevronnée, publié par un éditeur en règle — qui déclenche une saisie policière un samedi après-midi dans une librairie du centre d’Alger, c’est précisément ce qui a choqué. Pas la procédure en elle-même, mais sa cible et sa brutalité.
Quatre jours et le problème est « résolu » — vraiment ?
Le dénouement est rapide. Trop rapide, peut-être, pour être pleinement rassurant. La librairie rouvre le mardi 21 avril. Koukou Éditions publie un communiqué sobre, qui dit en substance : l’erreur est corrigée, le dépôt légal est accompli, les nouveaux exemplaires arrivent mercredi.
Mais l’éditeur glisse une phrase que l’on aurait tort de négliger : « Il reste à rétablir la professeure Fatma Oussedik dans son droit à rencontrer ses lecteurs. » La vente-dédicace du 18 avril n’a pas été reprogrammée. L’auteure n’a toujours pas pu présenter son livre en public. Et les exemplaires du premier tirage, saisis par la police, n’ont pas encore été officiellement restitués.
Ce que la procédure révèle sur la filière du livre algérien
L’affaire pointe trois dysfonctionnements concrets, documentés par les faits eux-mêmes :
Un délai légal inadapté aux réalités du terrain. En Algérie, le dépôt légal est obligatoire avant toute mise en vente. Mais la loi ne prévoit pas de disposition spéciale pour les ouvrages sortis d’imprimerie à 48 heures d’un événement public. Pour un éditeur qui travaille à flux tendu — comme c’est le cas pour la quasi-totalité des petites maisons algériennes — ce vide crée un risque permanent.
Aucune procédure de mise en demeure avant saisie. Dans la plupart des pays du Maghreb voisins, une irrégularité formelle d’ISBN ou de dépôt légal donne lieu à une notification écrite et à un délai de régularisation, avant toute mesure coercitive. Ici, la police est intervenue directement, sans préavis.
Une communication inter-institutionnelle défaillante. Koukou Éditions avait contacté le ministère de la Culture dès le jeudi soir. L’intervention policière du samedi montre que cette information n’a pas circulé — ou a été ignorée — entre le ministère, la Bibliothèque nationale et la wilaya d’Alger.
Rue Didouche Mourad, le lundi matin
Le lundi 21 avril au matin, avant l’annonce officielle de réouverture, plusieurs clients se présentent devant la librairie fermée. Certains n’ont pas suivi l’affaire sur les réseaux. Ils trouvent un rideau de fer baissé, sans explication affichée. C’est une image banale, mais elle dit quelque chose de concret : pendant quatre jours, une librairie du centre d’Alger a été fermée pour une coquille typographique sur 100 exemplaires d’un livre de sociologie.
La réouverture est actée. L’affaire est close, du moins officiellement. Mais Koukou Éditions sera-t-elle réintégrée au SILA 2026 ? La question n’a pas été posée publiquement. Personne n’y a répondu.



