À Alger, le livre de Fatma Oussedik saisi un samedi après-midi : chronique d’une interdiction organisée

Cinq services de l'État mobilisés pour interrompre la vente-dédicace d'une sociologue de 76 ans. L'argument avancé ? Un dépôt légal manquant. La réalité ? Une maison d'édition sous pression depuis…

À Alger, le livre de Fatma Oussedik saisi un samedi après-midi : chronique d’une interdiction organisée

Cinq services de l’État mobilisés pour interrompre la vente-dédicace d’une sociologue de 76 ans. L’argument avancé ? Un dépôt légal manquant. La réalité ? Une maison d’édition sous pression depuis trois ans.

Il est un peu moins de 17h, ce samedi 18 avril 2026, rue Didouche Mourad. À la librairie des Beaux-Arts — l’une des rares librairies indépendantes encore debout dans le centre d’Alger —, une quarantaine de personnes s’apprêtent à rencontrer Fatma Oussedik. La sociologue présente Les identités rebelles, son nouveau livre consacré à la vallée du Mzab. Des agents de police entrent. Ils saisissent les exemplaires. Ils ordonnent la fermeture. La librairie ne rouvrira pas avant un mois.

Deux jours plus tard, la Bibliothèque nationale publie un communiqué : l’ouvrage n’aurait pas été soumis au dépôt légal. Les éditions Koukou, qui publient le livre, répondent que c’est faux. Entre ces deux versions, il y a une librairie fermée, une autrice empêchée de parler en public et une maison d’édition qui accumule les interdictions sans jamais obtenir de décision de justice écrite.

Ce qui s’est passé rue Didouche Mourad

Ce samedi-là, ce ne sont pas seulement des policiers qui ont investi la librairie. Selon les témoignages recueillis par Maghreb Émergent, la délégation comprenait des agents de la Direction du commerce, des fonctionnaires des impôts et des représentants du ministère de la Culture.

Organiser une telle opération inter-services un week-end, lors d’une vente-dédicace, demande une préparation. On ne mobilise pas cinq corps de l’État en quelques heures pour vérifier un ISBN. Cela suppose une décision prise en amont, à un niveau hiérarchique qui dépasse largement l’agent de quartier.

Aucune décision de justice n’a été présentée aux gérants de la librairie au moment de la fermeture. La fermeture administrative d’un mois a été notifiée sur place, sans procédure contradictoire préalable.

L’argument de la Bibliothèque nationale : solide sur le papier, fragile dans les faits

Le communiqué publié le 20 avril par la Bibliothèque nationale repose sur deux points techniques.

Le premier : l’éditeur n’aurait pas remis d’exemplaires après impression, comme l’exige le décret exécutif n° 99-226 du 4 octobre 1999. Le second : le numéro ISBN apposé sur l’ouvrage serait celui d’un livre déjà publié par Koukou en 2022 — une erreur d’enregistrement qui, dans tout autre contexte, se réglerait par un courrier administratif.

La question que ce communiqué ne pose pas est pourtant centrale : la Bibliothèque nationale a-t-elle été consultée avant l’intervention policière du 18 avril, ou son communiqué est-il venu justifier après coup une décision déjà exécutée ? Dans le premier cas, elle a joué un rôle actif dans l’interdiction. Dans le second, elle a servi de caution administrative. Dans les deux cas, sa position n’est pas celle d’une institution culturelle neutre.

Koukou Éditions : une maison d’édition sous surveillance depuis 2022

Pour comprendre pourquoi cette affaire dépasse le simple litige sur un dépôt légal, il faut revenir sur trois années de friction documentée entre les éditions Koukou et les autorités algériennes.

En 2023, Koukou est exclue du SILA — le Salon International du Livre d’Alger — sans décision écrite. En 2024, idem. En 2025, la maison est à nouveau absente, malgré une plainte en justice déposée entre-temps. Au cours de cette procédure, le président de la commission de censure du SILA a déclaré devant un juge d’instruction que les livres de Koukou seraient « destructeurs » ou porteraient atteinte à l’image du pays. La plainte s’est soldée par un non-lieu.

Arezki Aït-Larbi, fondateur de la maison, avait alors publiquement documenté une incohérence : lors du SILA 2023, des ouvrages salafistes saoudiens et des textes d’auteurs d’extrême droite européens étaient en vente librement, pendant que ses propres publications — des essais, des œuvres littéraires, des travaux de recherche — étaient interdites de stand.

La librairie de Gouraya, à Béjaïa, avait également été fermée lors d’une précédente dédicace organisée par Koukou. La fermeture de la librairie des Beaux-Arts n’est donc pas un incident isolé : c’est le troisième établissement contraint de fermer ses portes en lien avec cette maison d’édition.

Fatma Oussedik : une intellectuelle, pas une militante

Ce détail compte. Fatma Oussedik, 76 ans, n’est pas une figure de l’opposition politique. C’est une universitaire dont les travaux portent sur la sociologie algérienne. Son livre sur le Mzab s’inscrit dans une tradition académique d’étude des minorités culturelles et des dynamiques identitaires régionales — un sujet sensible en Algérie, mais traité ici dans un cadre scientifique.

Interdire la présentation publique d’un tel ouvrage envoie un signal qui va au-delà du cas Koukou : il signifie que même la recherche en sciences sociales peut être neutralisée par une intervention policière, sans passer par un tribunal.

Ce que la fermeture d’une librairie coûte vraiment

La librairie des Beaux-Arts paie un mois de fermeture pour avoir accueilli une autrice et son éditeur. Elle n’est pas en cause dans un quelconque litige sur le dépôt légal — ce différend concerne l’éditeur, pas le libraire.

Cette logique de sanction par ricochet est particulièrement efficace comme outil de dissuasion. Un libraire qui sait qu’il risque une fermeture administrative en accueillant certains auteurs réfléchira à deux fois avant d’ouvrir sa salle à des maisons d’édition sous pression. Le résultat, sans qu’aucune censure formelle soit prononcée, est une autocensure progressive du réseau de distribution.

Ce que les chiffres disent de l’édition indépendante en Algérie

Le marché algérien du livre reste fragile. Selon les données disponibles avant 2024, le pays comptait moins de 400 librairies pour une population de 46 millions d’habitants — soit un ratio dix fois inférieur à celui de la France, proportionnellement. Dans ce contexte, la fermeture même temporaire d’un établissement comme la librairie des Beaux-Arts, l’une des plus fréquentées d’Alger, a un impact symbolique et économique réel.

Les maisons d’édition indépendantes, qui ne bénéficient ni des commandes publiques ni des facilités accordées aux éditeurs proches de l’État, dépendent précisément de ces points de vente et de ces événements publics pour assurer leur visibilité et leur survie commerciale.

Ce qu’il reste à clarifier

Trois questions concrètes restent sans réponse officielle à ce jour :

  • Qui a donné l’ordre d’intervenir le 18 avril, et quel acte administratif ou judiciaire précis en constitue la base légale ?
  • La Bibliothèque nationale a-t-elle été sollicitée avant l’intervention, ou son communiqué du 20 avril a-t-il été rédigé après coup pour lui donner une apparence de légalité ?
  • L’ouvrage sera-t-il autorisé à la vente si les éditions Koukou régularisent le dépôt légal et l’ISBN, ou une interdiction formelle sera-t-elle prononcée ?

Ce sont ces réponses — et non les déclarations de principe sur la liberté culturelle — qui permettront de juger si l’État algérien considère cet épisode comme une procédure administrative ordinaire ou comme une décision assumée de réduire l’espace éditorial indépendant.

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