Le 27 avril 2026, le vice-secrétaire d’État américain Christopher Landau pose le pied à Alger. Ce n’est pas une visite de routine. C’est la concrétisation d’une stratégie américaine qui cible trois actifs précis : le gaz de schiste algérien, les minéraux du sous-sol saharien, et le réseau sécuritaire unique qu’Alger entretient au Sahel.
Septembre 2025, couloirs de l’ONU à New York. Christopher Landau serre la main d’Ahmed Attaf, le ministre algérien des Affaires étrangères, et glisse une phrase qui sera retenue : il est « impatient de se rendre en Algérie ». Sept mois plus tard, il y est. Cette visite, annoncée le 24 avril par le département d’État, n’a donc pas été improvisée. Elle est l’aboutissement d’une séquence diplomatique soigneusement construite, que Washington pilote avec un agenda précis.
Landau n’est pas un diplomate de carrière au profil lisse. Ancien ambassadeur des États-Unis au Mexique — où il a géré les dossiers migratoires explosifs de la première administration Trump — puis à l’Allemagne, il est réputé pour un style direct, peu enclin aux formules creuses. Sa présence à Alger, plutôt que celle d’un sous-secrétaire d’État régional, signale l’importance que Washington accorde désormais à ce dossier.
700 000 milliards de pieds cubes : le chiffre qui explique tout
L’Algérie est le troisième pays au monde pour les réserves récupérables de gaz de schiste, avec environ 700 000 milliards de pieds cubes selon l’Agence nationale Alnaft. Pour se représenter l’échelle : c’est vingt fois la consommation annuelle de l’Union européenne. Autant dire que ce chiffre ne laisse aucun stratège énergétique indifférent, à Washington ou ailleurs.
Sauf que ce gaz reste dans le sol. Depuis les manifestations de 2015 à In Salah, où des milliers d’habitants du Sud algérien avaient bloqué les routes pour protester contre la fracturation hydraulique, le sujet est politiquement verrouillé. Aucun gouvernement n’a voulu rouvrir ce débat. Et l’État algérien, qui tire l’essentiel de ses revenus des hydrocarbures conventionnels via Sonatrach, n’a pas eu jusqu’ici les incitations suffisantes pour franchir ce Rubicon.
Washington change la donne. Le communiqué du département d’État du 24 avril cite explicitement les « ressources gazières non conventionnelles » comme axe de discussion. Des sociétés américaines du secteur — dont les noms ne sont pas encore rendus publics — auraient déjà effectué des démarches exploratoires auprès d’interlocuteurs algériens. L’objectif américain est lisible : sécuriser de nouvelles sources d’approvisionnement pour l’Europe, toujours en quête d’alternatives au gaz russe depuis 2022, et placer des opérateurs américains sur un marché qui pourrait valoir des centaines de milliards de dollars.
Pour Alger, la question n’est plus de savoir si le gaz de schiste sera un jour exploité, mais à quelles conditions — et par qui.
Sous le Sahara, des minerais qui font saliver les industriels américains
Moins spectaculaire que le gaz, mais peut-être plus décisif sur le long terme : les minéraux critiques. Le sous-sol algérien contient des gisements documentés de zinc, de fer, de phosphates et de manganèse. Des explorations récentes dans le Hoggar et le Tassili N’Ajjer laissent entrevoir la présence de terres rares, ces 17 éléments chimiques sans lesquels on ne fabrique ni batterie de voiture électrique, ni turbine éolienne, ni puce militaire.
La Chine contrôle aujourd’hui près de 60% de la production mondiale de terres rares. Réduire cette dépendance est devenu une priorité de sécurité nationale pour les États-Unis. C’est dans ce cadre — et non comme simple curiosité géologique — que les minéraux algériens intéressent Washington. L’administration Trump a déjà signé des accords similaires avec la République démocratique du Congo et la Zambie. L’Algérie pourrait rejoindre cette liste.
Au Sahel, Alger détient un savoir-faire que les Américains ne peuvent pas acheter
Sur le plan sécuritaire, le raisonnement américain est d’une logique implacable. Depuis 2023, les juntes au Mali, au Burkina Faso et au Niger ont chassé les forces françaises et reconfiguré leurs alliances vers la Russie, via le groupe Wagner rebaptisé Africa Corps. Les États-Unis, qui avaient maintenu une présence discrète au Niger jusqu’au coup d’État de 2023, se retrouvent sans point d’appui direct dans la région.
L’Algérie, elle, n’a pas bougé. Elle partage 6 000 kilomètres de frontières avec ces pays en crise, dispose de services de renseignement implantés de longue date dans la région, et a développé depuis les années 1990 — lors de sa propre guerre contre le terrorisme islamiste — une expertise contre-terroriste que peu d’armées africaines peuvent égaler. Pour Washington, collaborer avec Alger sur la sécurité au Sahel, c’est accéder à un réseau qu’aucun budget militaire ne peut reconstituer from scratch.
Cette coopération a déjà un début de forme. En janvier 2026, Massad Boulos, conseiller de Trump pour l’Afrique, avait abordé à Alger les « efforts conjoints pour la stabilité du Sahel ». Landau devrait aller plus loin, avec des discussions sur des mécanismes concrets de partage de renseignement et, peut-être, sur un cadre bilatéral de coopération anti-terroriste formalisé.
L’itinéraire Alger-Rabat, une séquence diplomatique calculée
Après Alger, Landau file à Rabat. Cette séquence — l’Algérie d’abord, le Maroc ensuite — est tout sauf anodine dans un contexte où les deux pays ne se parlent plus depuis la rupture des relations diplomatiques en août 2021.
Le contentieux central est le Sahara occidental. En décembre 2020, Trump avait reconnu la souveraineté marocaine sur ce territoire en échange de la normalisation Maroc-Israël. L’Algérie, qui finance et héberge le Front Polisario sur son territoire (camps de Tindouf), avait rejeté cette reconnaissance. La position américaine n’a pas changé depuis.
Commencer la tournée à Alger peut être lu comme un signal d’équilibre. Mais les analystes algériens sont prudents : Washington a des liens militaires, économiques et sécuritaires autrement plus denses avec Rabat, notamment à travers la base aérienne de Kénitra et les exercices militaires conjoints annuels. Aucune annonce majeure sur le Sahara n’est attendue lors de cette visite — mais le sujet sera présent en creux dans chaque conversation.
Ce que Tebboune peut gagner — et ce qu’il ne veut pas perdre
Pour le président Abdelmadjid Tebboune, réélu en septembre 2024 avec 94,6% des voix selon les chiffres officiels, l’enjeu est de tirer profit de cet intérêt américain sans rogner sur les lignes rouges de la politique étrangère algérienne : non-ingérence, pas de bases étrangères sur le sol national, refus de toute pression sur les dossiers intérieurs.
L’Algérie a une habitude ancienne de naviguer entre les puissances sans se lier exclusivement à l’une d’elles. Elle achète ses armes à la Russie, construit ses routes avec la Chine, vend son gaz à l’Europe et parle sécurité avec les États-Unis. Ce grand écart volontaire lui confère une marge de manœuvre que peu de pays africains possèdent.
Mais cette position d’équilibre a un coût : elle ralentit les décisions. Sur le gaz de schiste, par exemple, ouvrir la porte aux Américains sans mécontenter une partie de l’opinion et sans froisser les partenaires chinois déjà présents dans le secteur énergétique exige une ingénierie politique délicate.
les annonces à venir seront le vrai test
La visite de Christopher Landau à Alger confirme un fait que les chiffres d’échanges commerciaux rendent encore plus criant : les États-Unis restent un partenaire économique modeste de l’Algérie comparé à la Chine ou à l’Union européenne. En 2024, les exportations algériennes vers les États-Unis représentaient moins de 5% du total. Tout l’enjeu de cette séquence diplomatique est de changer cette proportion.
Les vraies questions se poseront dans les semaines suivant la visite. Des contrats seront-ils signés avec des sociétés énergétiques américaines ? Un cadre formel de coopération sécuritaire au Sahel sera-t-il annoncé ? L’Algérie acceptera-t-elle de s’engager sur les minéraux critiques, au risque de compliquer sa relation avec Pékin ?
Landau repart le 1ᵉʳ mai. Ce que son avion emportera dans ses soutes — accords, promesses ou simples déclarations d’intention — dira si ce rapprochement est structurant ou cosmétique.



