Trois villes, un même malaise. À Sétif, Constantine et Sidi Bel Abbès, des salariés de DIVINDUS ZI ont exprimé leur mécontentement en avril 2026. Pas pour des salaires impayés — ils sont versés. Pour des primes bloquées et une convention collective que leurs employeurs semblent avoir rangée dans un tiroir. La direction a répondu. Mais sa réponse a soulevé plus de questions qu’elle n’en a résolu.
« Vos salaires sont payés » : une réponse à une question que personne n’a posée
Le 21 avril 2026, la direction du groupe DIVINDUS a adressé un courrier à Maghreb Émergent pour contester l’article publié deux jours plus tôt. Premier argument avancé : les travailleurs « perçoivent régulièrement leurs salaires ».
Le problème, c’est que personne ne l’avait contesté.
Les salariés ne parlaient pas de salaires. Ils parlaient de primes — des compléments de rémunération inscrits dans leur convention collective, liés à l’ancienneté, aux conditions de travail ou à des critères internes. En droit du travail algérien, la prime n’est pas un bonus discrétionnaire : quand elle figure dans une convention collective signée, elle est juridiquement due. Nier son non-paiement en évoquant les salaires, c’est esquiver le problème en changeant de sujet.
Maghreb Émergent l’a dit explicitement dans sa réponse : la rédaction n’a jamais affirmé que les salaires étaient impayés. La direction a répondu à un fantôme.
La convention collective : le document existe, les droits moins
Deuxième point de la réponse officielle : la convention collective « demeure en vigueur ». Là encore, personne ne contestait son existence juridique.
Ce que dénoncent les salariés, c’est son application concrète. À Sétif, un agent de maintenance d’une zone industrielle qui réclame sa prime d’ancienneté n’a que faire de savoir que le texte existe. Il veut savoir pourquoi il ne la perçoit pas.
Ce décalage entre la lettre d’un accord et sa mise en œuvre effective est un problème chronique dans les entreprises publiques algériennes à forte composante héritée de la planification. Il ne s’agit pas ici d’un jugement de valeur — c’est un constat documenté, régulièrement soulevé par l’Inspection du Travail dans ses rapports sur les conflits collectifs dans le secteur industriel.
Le vrai sujet : que vont devenir les salariés après le transfert vers l’ANFI ?
La vraie bombe, dans cette affaire, n’est ni les primes ni même la convention collective. C’est le transfert en cours des zones industrielles vers l’Agence Nationale du Foncier Industriel (ANFI).
L’ANFI a été créée pour reprendre la gestion du foncier industriel public, jusqu’ici éparpillée entre plusieurs structures dont DIVINDUS ZI. Sur le papier, la réforme est logique. Mais pour un technicien en poste depuis dix ans à Constantine ou Sidi Bel Abbès, elle soulève des questions très précises auxquelles la direction n’a pas répondu :
- Son ancienneté sera-t-elle intégralement reprise par la nouvelle entité gestionnaire ?
- Son contrat actuel sera-t-il transféré ou résilié et remplacé ?
- Les primes liées à son ancien statut seront-elles maintenues ou renégociées à la baisse ?
« Le transfert suit son cours normal », dit la direction. Mais dans une entreprise publique algérienne où les réorganisations se sont souvent traduites, historiquement, par une dégradation des acquis sociaux, cette formule rassure peu.
2020–2026 : un groupe qui accumule les signaux d’alarme
Pour comprendre pourquoi la défiance des salariés est aussi profonde, il faut regarder l’historique récent du groupe.
Entre 2015 et 2020, DIVINDUS a vu défiler plusieurs directeurs généraux successifs. En août 2020, Maghreb Émergent avait déjà consacré un article à cette instabilité chronique à la tête du groupe, la qualifiant de « valse des patrons ». Chaque nouvelle direction arrivait avec ses propres priorités — et repartait avant d’avoir consolidé quoi que ce soit.
En octobre 2025, le ministre de l’Industrie Yahia Bachir a été contraint d’intervenir publiquement pour exiger que le groupe achève sa numérisation avant la fin de l’année. Qu’un ministre doive rappeler à un groupe industriel public en 2025 qu’il doit se doter d’outils numériques de base, c’est un indicateur de gouvernance qui parle de lui-même.
Pendant ce temps, en septembre 2025, DIVINDUS signait des partenariats avec la Sierra Leone, le Ghana et l’Éthiopie pour exporter son modèle de gestion de zones industrielles. La dissonance est saisissante : le groupe se projette comme référence africaine, tandis que ses propres salariés à Sétif attendent le versement de primes contractuelles.
Ce que ce conflit dit qu’on ne dit pas d’habitude
Il y a une tendance, dans les commentaires sur les conflits sociaux dans les entreprises publiques algériennes, à les réduire à des tensions salariales ponctuelles vite oubliées. L’affaire Divindus mérite une lecture différente.
Ce conflit n’est pas né en avril 2026. Il est le produit d’une accumulation : des années d’instabilité managériale, un processus de réforme (le transfert vers l’ANFI) conduit sans pédagogie sociale, et une culture de communication institutionnelle qui traite les journalistes comme des adversaires à corriger plutôt que comme des relais d’information.
Le courrier de la direction à Maghreb Émergent ne dit pas « voilà ce que nous allons faire pour régler les revendications ». Il dit « voilà où vous avez eu tort ». Ce n’est pas une réponse à une crise sociale. C’est une tentative de clore un cycle médiatique. Ces deux objectifs ne sont pas les mêmes.
Sétif, Constantine, Sidi Bel Abbès : trois villes, un même test
Les trois villes concernées ne sont pas choisies au hasard. Sétif est l’une des zones industrielles les plus actives d’Algérie, avec une concentration significative de PME sous-traitantes du secteur mécanique et agro-alimentaire. Constantine est le pôle industriel historique du Nord-Est. Sidi Bel Abbès abrite des unités liées au textile et à l’électronique.
Dans ces trois bassins d’emploi, DIVINDUS ZI gère des infrastructures dont dépendent des centaines d’entreprises locataires et des milliers d’emplois indirects. Un conflit social non résolu au sein de l’opérateur gestionnaire a des répercussions concrètes sur la qualité des services rendus aux entreprises installées dans ces zones : maintenance, sécurité, gestion des réseaux.
C’est aussi pourquoi cette affaire dépasse le cadre d’un simple différend entre une direction et ses salariés.
des actes, pas un communiqué
Trois semaines après le déclenchement de la crise, aucune information publique ne confirme que les primes ont été versées, que les modalités du transfert vers l’ANFI ont été expliquées aux salariés concernés, ou qu’une réunion de dialogue social a été organisée.
La direction de DIVINDUS a choisi de répondre à la presse. Il lui reste à répondre à ses salariés — avec des actes, des dates, et des chiffres. Pas avec un courrier.




