Algérie Poste va déployer des distributeurs automatiques de billets capables d’encaisser des espèces, pas seulement d’en distribuer. Une évolution technique en apparence modeste, mais qui répond à un vide criant dans les habitudes financières de millions d’Algériens — notamment les commerçants, qui jusqu’ici ne pouvaient déposer leurs recettes qu’aux heures d’ouverture d’un bureau de poste. L’annonce a été faite mi-mai 2026 par le ministre de la Poste et des Télécommunications, Karim Bibi Triki. Elle intervient au moment où le paiement électronique en Algérie enregistre une progression de 46% en 2025, selon les données officielles du GIE Monétique publiées en février 2026.
2 596 DAB dans le pays, mais aucun ne prenait l’argent
Fin mars 2026, Algérie Poste exploitait 2 595 distributeurs automatiques répartis sur les 58 wilayas. Tous permettaient le retrait — aucun n’acceptait le dépôt.
C’est précisément ce point mort que le ministre Bibi Triki a mis en lumière devant les médias. Son exemple est parlant : un commerçant qui termine sa journée à 21 heures, avec plusieurs dizaines de milliers de dinars en caisse, n’a nulle part où déposer son argent le soir même. Il garde les billets chez lui jusqu’au lendemain matin, s’exposant inutilement à un risque.
Avec les nouveaux automates bidirectionnels — capables à la fois de distribuer et d’encaisser des billets —, ce scénario est résolu. La machine comptabilise les billets insérés, les valide et crédite le compte Edahabia ou CCP instantanément, à toute heure.
Un chantier de modernisation qui dure depuis trois ans
Cette annonce n’est pas un coup de théâtre isolé. Elle s’inscrit dans un programme de renouvellement continu du parc de DAB qui a mobilisé plusieurs ministres successifs.
En mai 2024, le ministère avait déjà lancé un appel d’offres pour l’acquisition de plus de 1 000 nouveaux appareils. En décembre 2024, devant l’Assemblée populaire nationale, le ministre Sid Ali Zerrouki annonçait l’installation de 600 DAB supplémentaires dès janvier 2025, avec une priorité affichée pour les zones rurales et isolées. En mars 2025, 96% du parc installé était opérationnel — un taux record, obtenu grâce à un plan de maintenance renforcé. Fin 2025, 300 appareils additionnels ont été commandés, suivis par 700 autres prévus pour 2026.
Au total, le parc national de DAB avait atteint 2 596 unités mi-2025, contre environ 2 000 en 2023.
| Année | Événement clé | Parc estimé |
|---|---|---|
| 2023 | Programme de 900 DAB lancé | ~2 000 unités |
| 2024 | AO pour 1 000 nouveaux DAB | ~2 200 unités |
| Mi-2025 | 600 DAB installés + 96% taux opérationnel | 2 596 unités |
| 2026 | 700 DAB supplémentaires + DAB bidirectionnels | En cours |
Ce que dit le contexte chiffré : une transition monétique réelle
Les nouvelles machines arrivent à un moment précis : celui où les Algériens adoptent massivement les paiements électroniques, mais continuent de manipuler beaucoup d’espèces.
Selon le GIE Monétique, les retraits aux DAB ont dépassé 235 millions d’opérations en 2025, pour un montant total de 4 397 milliards de dinars — en hausse de 19% sur un an. Autrement dit, le cash reste roi. En parallèle, le paiement électronique global (terminaux, mobile, internet) a atteint 939 milliards de dinars en 2025, contre 644 milliards en 2024.
Le parc de cartes interbancaires dépasse aujourd’hui 20 millions d’unités — dont plus de 16 millions de cartes Edahabia d’Algérie Poste. Mais posséder une carte ne suffit pas : encore faut-il pouvoir alimenter son compte facilement. C’est exactement la lacune que comblent les DAB bidirectionnels.
Pourquoi ce changement compte pour les petits commerçants
L’Algérie compte des centaines de milliers de petits commerces de proximité : épiceries, pharmacies, restaurants, artisans — dont une grande majorité encaissent leurs recettes en espèces. Ces acteurs sont les premiers concernés par l’absence de dépôt automatique.
Jusqu’ici, les options disponibles pour déposer des espèces hors bureau de poste étaient inexistantes dans le réseau postal. Les banques commerciales proposent ce service dans certaines agences équipées, mais leur réseau reste moins dense que celui d’Algérie Poste — qui compte 4 300 bureaux de poste à travers le territoire.
L’enjeu dépasse le simple confort : c’est aussi une question de sécurité des recettes et de traçabilité financière, deux éléments essentiels pour la formalisation progressive de l’économie. Un commerçant qui dépose chaque soir ses recettes automatiquement dispose d’un historique bancaire qui facilite, à terme, l’accès au crédit formel.
Un signal fort pour l’inclusion financière dans les wilayas rurales
Le ministère a insisté sur la dimension territoriale de ce déploiement. Les nouvelles machines ne seront pas concentrées dans les grandes villes : le programme prévoit une couverture explicite des wilayas isolées, y compris les nouvelles wilayas déléguées issues du découpage administratif de 2021.
En complément, 60 bureaux de poste mobiles ont été déployés pour maintenir la présence du service financier postal dans les zones où l’infrastructure fixe reste insuffisante. Ces unités itinérantes, équipées de DAB portables, peuvent alimenter temporairement les localités en cours d’équipement.
Algérie Poste tourne une page dans sa relation avec les usagers. Passer d’une logique de distributeur à sens unique à celle d’un point de service financier polyvalent, disponible 24h/24, est un changement de fond — même si la technologie en elle-même n’est pas nouvelle. Ce qui compte, c’est son déploiement à grande échelle dans un pays de 46 millions d’habitants où l’accès aux services bancaires reste inégal selon les régions.
Deux questions restent ouvertes. La première : combien de ces nouveaux 700 DAB prévus pour 2026 seront effectivement bidirectionnels, et à quelle date exacte les premiers modèles seront-ils opérationnels ? La seconde : dans quelles wilayas prioritaires ces machines seront-elles installées en premier ? Ces précisions, que ni le ministère ni Algérie Poste n’ont encore communiquées officiellement, conditionneront la portée réelle de cette annonce.


