Pendant des années, un obstacle procédural discret a protégé de nombreux fraudeurs fiscaux en Algérie : le Pôle pénal national économique et financier (PPNEF) ne pouvait ouvrir une enquête sur la fraude fiscale qu’après qu’un agent de la Direction générale des impôts (DGI) eut déposé une plainte formelle. Tant que ce déclencheur administratif ne tombait pas, le tribunal spécialisé restait les bras croisés, même face à des dossiers documentés. La loi de finances 2026 supprime ce préalable. Depuis le 1ᵉʳ janvier, le PPNEF peut agir de sa propre initiative.
Une procédure qui bloquait les enquêtes depuis la création du pôle
Le PPNEF a été installé à Sidi M’Hamed, dans la périphérie d’Alger, en septembre 2020, dans le sillage du Hirak et des procès retentissants contre des oligarques proches du régime Bouteflika. Conçu pour traiter les affaires trop complexes pour les parquets ordinaires, il a depuis condamné des figures connues : en septembre 2025, l’ancien ministre du travail Hassan Tidjani Haddam a écopé de sept ans de prison pour un détournement de 38 millions d’euros à la CNAS. En mai 2025, la femme d’affaires Saïda Neghza et l’ex-ministre Belkacem Sahli ont été condamnés à dix ans de prison ferme pour corruption.
Mais la fraude fiscale — distincte de la corruption — restait, elle, tributaire d’une démarche préalable de la DGI. Ce blocage n’était pas anodin. La DGI, pour engager une plainte, devait suivre un circuit interne soumis à l’avis d’une commission régionale des infractions fiscales, ce qui ajoutait des mois de délai. Résultat : des dossiers identifiés pouvaient dormir dans les tiroirs sans jamais franchir le seuil du parquet.
L’article 89 de la LF 2026 : une modification technique aux effets majeurs
L’article 89 de la loi de finances 2026 modifie l’article 104 du Code de procédure fiscale pour le mettre en cohérence avec le nouveau Code de procédure pénale, adopté par la loi n° 25-14 du 3 août 2025. Concrètement, deux règles changent :
- Le PPNEF peut désormais « engager l’action publique de sa propre initiative » pour les fraudes fiscales complexes, sans attendre la DGI.
- La dispense de l’avis conforme de la commission régionale — qui existait déjà pour la TVA et les droits de timbre — s’étend désormais à toutes les infractions fiscales liées à une enquête judiciaire en cours.
La DGI a transmis une circulaire à ses directions régionales pour clarifier la répartition des rôles : les tribunaux ordinaires traitent les petites fraudes sur plainte de l’administration, le PPNEF prend en charge les affaires où les réseaux, le numérique ou le préjudice à grande échelle entrent en jeu.
Ce qu’une fraude grave risque désormais concrètement
Les sanctions pénales révisées par la même loi s’appliquent selon un barème progressif :
| Montant détourné | Emprisonnement | Amende maximale |
|---|---|---|
| Moins de 100 000 DA | Aucun | 100 000 DA |
| De 100 000 à 1 000 000 DA | 2 à 6 mois | 500 000 DA |
| De 1 à 5 millions DA | 6 mois à 2 ans | 2 000 000 DA |
| Plus de 5 millions DA | 2 à 5 ans | 10 000 000 DA |
| Fraude aggravée (réseau organisé, fraude numérique, portée internationale) | 5 à 10 ans | 10 000 000 DA |
Par ailleurs, la pénalité pour infraction aux règles générales de TVA est passée de 2 500 à 25 000 dinars — une multiplication par dix. La DGI a également durci le traitement des dettes fiscales de plus de quatre ans : une circulaire du 5 mars 2025 avait déjà annoncé la fin des avantages accordés aux contribuables défaillants anciens et l’accélération des poursuites à leur encontre.
L’amnistie parallèle : une leçon tirée des échecs passés
Pour ne pas provoquer une fuite de capitaux ou un repli des acteurs économiques, l’État a couplé ce durcissement à une fenêtre de régularisation volontaire ouverte jusqu’au 31 décembre 2026. Les contribuables en situation irrégulière peuvent apurer leur passif fiscal moyennant une contribution libératoire de 10% sur les sommes déclarées, sans pénalité ni risque de poursuites.
Cette double approche tient compte d’un précédent cuisant : en 2015, une amnistie fiscale similaire avait tourné court. Malgré une masse d’argent informel estimée à 1 200 milliards de dinars en circulation, les banques n’avaient collecté que 3 à 3,5 milliards de dinars en trois mois. L’échec avait été attribué à l’absence de garantie crédible de non-poursuite. Cette fois, la garantie est inscrite dans la loi de finances elle-même, et non dans un simple communiqué administratif.
Il existe toutefois une limite claire : le dispositif est fermé aux opérateurs du marché parallèle illégal — contrebandiers, trafiquants, importateurs fantômes. Seuls les contribuables en situation irrégulière vis-à-vis du fisc, mais dont les activités sont légales, y ont accès.
Un pôle actif mais sous pression de volume
En novembre 2025, le procureur général du PPNEF, Chaker Kara, indiquait que son institution avait 57 affaires en cours d’instruction, impliquant 723 personnes physiques et 147 sociétés, avec 53 commissions rogatoires adressées à des juridictions étrangères. Ces chiffres témoignent d’une activité réelle, mais ils paraissent limités au regard d’une économie informelle que l’économiste Abdelrahmi Bessaha évalue à 86 milliards de dollars en 2025 — soit une masse financière comparable au budget de l’État.
L’élargissement des compétences du PPNEF à la fraude fiscale sans filtre administratif va mécaniquement augmenter le nombre de saisines. La question de ses moyens — magistrats instructeurs, experts-comptables judiciaires, coopération internationale — sera déterminante pour que la réforme ne reste pas lettre morte.
Ce que la date du 31 décembre 2026 révélera vraiment
Le vrai test de cette réforme ne se lira pas dans les textes, mais dans les chiffres de fin d’année. Combien de milliards de dinars auront été régularisés volontairement ? Combien de dossiers auront été ouverts par le PPNEF de sa propre initiative ? La DGI a lancé en avril 2026 une opération d’annulation des dettes fiscales non recouvrées avant fin 2025, assortie d’un abattement de 30% pour paiement immédiat — un signal supplémentaire que l’État préfère encaisser quelque chose plutôt que rien. Le compte à rebours est enclenché.



