Paris a condamné. Alger se tait.
Le 12 avril 2026, le tribunal correctionnel de Paris a rendu un verdict historique : Lafarge SA, désormais absorbée par le groupe suisse Holcim, est coupable d’avoir financé Daech. 5,6 millions d’euros versés à l’État islamique et à d’autres factions armées en Syrie entre 2013 et 2014, pour que tourne l’usine de Jalabiya. L’ex-PDG Bruno Lafont prend six ans ferme, incarcération immédiate. Huit anciens cadres avec lui.
C’est la même entreprise qui gère aujourd’hui les cimenteries algériennes de M’Sila, d’Oggaz (Mascara) et de Cilas à Biskra — sous l’enseigne Holcim Algérie.
Six ans ferme pour l’ex-PDG, 1,1 million d’euros pour l’entreprise
Les peines sont sévères pour les individus. Pour la société, l’amende est celle prévue par la loi française : 1,125 million d’euros. Pour Holcim, qui pèse plusieurs dizaines de milliards de chiffre d’affaires annuel, c’est une ligne comptable. Le tribunal ne pouvait pas faire plus — la loi n’avait tout simplement pas prévu qu’une multinationale du CAC 40 puisse un jour financer des terroristes avec autant de méthode.
Car le mot « racket », brandi par les défenseurs tout au long du procès, n’a pas tenu. Les documents internes de Lafarge — des emails, des notes de direction — parlaient d’accords négociés, de directives explicites venues du sommet du groupe pour maintenir l’usine en activité coûte que coûte. La présidente du tribunal a parlé de « cynisme ahurissant ». Le Parquet national antiterroriste, lui, a démontré que l’ex-PDG Lafont avait personnellement donné le feu vert.
M’Sila, Oggaz, Biskra : filiales d’un groupe condamné pour terrorisme
L’Algérie n’est pas un spectateur neutre de cette affaire. Holcim Algérie — autrefois Lafarge Algérie — opère sur notre territoire depuis plus de vingt ans. Trois sites de production, des centaines d’employés algériens, des marchés publics, des partenariats avec des groupes privés locaux comme Souakri pour l’usine Cilas de Biskra.
La question n’est pas de savoir si ces cimenteries ont quelque chose à voir avec la Syrie. Elles n’en ont pas. La question est plus simple et plus gênante : l’État algérien va-t-il maintenir ses contrats et ses partenariats avec une entreprise dont la maison mère vient d’être condamnée au pénal pour financement du terrorisme ? Parce que pour l’instant, la réponse est le silence.
Une plainte déposée il y a dix ans par des salariés syriens
Ce procès, les multinationales pensaient qu’il n’arriverait jamais. Il aura fallu dix ans. La plainte initiale avait été déposée en 2016 par les ONG Sherpa et ECCHR, aux côtés d’anciens salariés syriens de la cimenterie de Jalabiya, qui estimaient avoir été utilisés comme bouclier humain pour justifier les versements aux groupes armés. Pendant des années, Lafarge a multiplié les recours, contesté la compétence des juridictions françaises, tenté d’étouffer l’affaire. En vain.
La condamnation du 12 avril 2026 est la première du genre en France : une entreprise du CAC 40 reconnue coupable de financement direct du terrorisme. Lafarge SA reste par ailleurs mise en examen pour complicité de crimes contre l’humanité dans un dossier d’instruction séparé, toujours en cours.
Ce que l’Algérie devrait faire — et ne fait pas
Il n’existe pas, à ce jour, de déclaration officielle algérienne sur cette condamnation. Ni du ministère de l’Industrie, ni de celui du Commerce, ni d’un quelconque organe de régulation. Pourtant, la loi algérienne sur la prévention et la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme (loi 15-06) impose aux autorités une vigilance accrue sur les entités économiques liées, même indirectement, à des actes terroristes.
Un groupe dont la maison mère vient d’être condamnée pour exactement ces faits exploite en ce moment trois sites industriels sur le sol algérien. Ce n’est pas une question rhétorique. C’est un dossier qui attend une réponse.




