En 2024, l’Algérie a reçu 1,43 milliard de dollars d’investissements étrangers. Le Maroc, avec une économie plus petite, en a capté 1,63 milliard. L’Égypte, 46 milliards. Ces trois chiffres, mis côte à côte, résument mieux qu’un long discours le problème d’attractivité de l’Algérie.
Ce que les chiffres révèlent vraiment
Le classement de la CNUCED pour 2024 place l’Algérie au seizième rang africain pour les flux d’IDE, alors que son PIB la propulse au troisième rang continental. Un écart de treize positions qui ne doit rien au hasard.
Pour comprendre ce fossé, il faut regarder les données brutes sans les édulcorer. Entre 2022 et 2025, l’AAPI a enregistré plus de 18 700 projets d’investissement pour un total annoncé de 59 milliards de dollars. Un chiffre impressionnant sur le papier. Mais dans le détail, la quasi-totalité de ces engagements provient d’opérateurs algériens — nationaux résidents ou membres de la diaspora — et non de groupes étrangers installant une filiale productive en Algérie. La différence est fondamentale : un IDE crée une dépendance positive — technologie, réseaux, marchés à l’export. Un investissement domestique, aussi bienvenu soit-il, ne joue pas ce rôle.
Pourquoi le secteur privé étranger évite encore l’Algérie
L’économiste Abdelrahmi Bessaha, auteur du rapport Vision Algérie 2050, pose un diagnostic sans détour : « Cette sous-performance ne reflète pas un manque de ressources, mais une inefficacité structurelle — mauvaise allocation du capital, faibles incitations à l’investissement privé, rigidités réglementaires, instabilité des règles du jeu ». Ce n’est pas une critique abstraite : elle se lit dans les décisions concrètes d’entreprises qui ont étudié le marché algérien et ont choisi d’investir ailleurs.
Prenons un exemple précis. Un industriel européen souhaitant ouvrir une unité de production en Algérie doit encore composer avec un accès au foncier industriel opaque, des délais de raccordement aux utilités publics qui s’étendent souvent sur plusieurs années, et une justice commerciale dont l’imprévisibilité est documentée par le rapport Doing Business, avant sa suspension par la Banque mondiale. La suppression de la règle des 51/49 en 2019 était un signal fort, mais elle n’a pas suffi à lever ces obstacles pratiques.
À cela s’ajoute un fait rarement mis en avant : l’économie informelle algérienne pèse environ 86 milliards de dollars, soit près de 30% du PIB. Pour un investisseur étranger, cette masse grise signifie une concurrence non fiscalisée, des prix faussés et une difficulté réelle à estimer la profondeur du marché consommateur. C’est un facteur de dissuasion concret, pas une variable abstraite.
La Chine avance là où l’Europe hésite
La recomposition géographique des IDE en Algérie est l’un des faits les plus significatifs de ces trois dernières années. Les entreprises chinoises représentent désormais le tiers des projets d’investissement annoncés. Le cas le plus visible est le projet solaire Astronergy à Biskra — 220 MW de capacité photovoltaïque financés par des capitaux de Chengdu — qui illustre comment Pékin utilise les IDE comme outil d’influence économique dans des pays en quête de diversification énergétique.
L’Europe, elle, marque le pas. Elle représentait historiquement environ 10% des stocks d’IDE en Algérie. Ce recul ne traduit pas une brouille diplomatique particulière, mais une réalité de marché : le Kenya, la Côte d’Ivoire et le Maroc offrent des cadres réglementaires plus lisibles pour un directeur financier européen qui doit justifier une décision d’implantation à son conseil d’administration. L’Algérie arrive en fin de liste des arbitrages régionaux, non par hostilité, mais par manque de simplicité perçue.
Le premier semestre 2025 : une hausse réelle, mais fragile
La Banque mondiale a qualifié d’« inédit » le franchissement du cap du milliard de dollars d’annonces d’IDE au premier semestre 2025. Ce vocabulaire mérite d’être contextualisé : inédit depuis la Covid, oui — mais largement en dessous des objectifs fixés par le gouvernement dans le plan de relance industrielle. Les 89 projets enregistrés par l’AAPI sur cette période n’ont par ailleurs pas fait l’objet d’une publication nominative, ce qui empêche toute analyse sectorielle indépendante.
La croissance économique globale reste solide — 4,1% projetés pour 2026 selon le PLF — et l’inflation est maîtrisée à 1,7%. Mais ces bons chiffres sont portés par la dépense publique et les cours des hydrocarbures, pas par un tissu productif privé ouvert sur l’extérieur. C’est précisément là que le bât blesse.
Une équation budgétaire qui se complique
Un élément rarement évoqué dans les bilans officiels mérite d’être mis sur la table. La Banque mondiale projette un déficit budgétaire algérien à 13,1% du PIB et une dette publique à 71,2% du PIB d’ici 2027. Ces projections, si elles se confirment, signifient que l’État aura moins de capacité à financer les zones industrielles, les infrastructures de transport et les incitations fiscales qui rendent un territoire attractif pour les investisseurs étrangers.
Autrement dit, le moment où l’Algérie aurait le plus besoin de substituer les IDE à la dépense publique pourrait coïncider avec le moment où elle aura le moins de marges de manœuvre pour créer les conditions de cet afflux. C’est la logique du cercle vicieux que les économistes de la BAD tentent de signaler dans leurs rapports successifs.
Ce que les réformes ont changé — et ce qu’elles n’ont pas changé
Depuis 2022, l’Algérie a adopté un nouveau Code de l’investissement, restructuré l’AAPI et annoncé un dispositif de simplification administrative en septembre 2025. Ces mesures sont réelles et documentées. Elles ont produit une hausse visible des annonces. Ce qu’elles n’ont pas encore produit, c’est une hausse équivalente des réalisations effectives — les usines qui ouvrent, les lignes de production qui démarrent, les emplois directs créés par des groupes étrangers.
La Banque mondiale le formule clairement dans son rapport automne 2025 : les réformes vont dans le bon sens, mais leur impact sur les flux réels d’IDE reste à confirmer dans les données. Traduction concrète : les investisseurs attendent de voir plusieurs cycles consécutifs de stabilité réglementaire avant d’engager des capitaux longs dans un pays qui a modifié ses règles du jeu plusieurs fois en quinze ans.
sortir du discours, entrer dans les faits
L’Algérie n’a pas besoin d’un nouveau code, d’une nouvelle agence ou d’un nouveau sommet d’affaires pour signaler qu’elle est ouverte aux investisseurs. Elle en a déjà organisé plusieurs. Ce dont elle a besoin, c’est que le prochain industriel étranger qui signe un accord en Algérie puisse, dix-huit mois plus tard, montrer une chaîne de production opérationnelle — et que ce récit circule dans les salles de conseil d’administration de Francfort, Milan et Séoul.
Le classement IDE de la CNUCED évolue lentement. Il récompense les pays qui livrent des résultats concrets, pas ceux qui annoncent des intentions. L’Algérie a les ressources pour changer de rang. La question est de savoir si les réformes engagées depuis 2022 atteindront la profondeur nécessaire avant que la contrainte budgétaire ne réduise les marges d’action de l’État.




