Deux diplomates américains de très haut rang à Alger la même semaine. Une délégation de trente patrons algériens au Maryland cinq jours plus tard. En l’espace de moins d’un mois, le signal est devenu impossible à ignorer : les relations entre l’Algérie et les États-Unis entrent dans une phase concrète, après des années d’ambiguïté et de distance calculée.
Avril 2026 : une semaine américaine inédite à Alger
Le 27 avril 2026, deux hauts responsables américains atterrissent à Alger dans la même journée — une première dans l’histoire diplomatique des deux pays. D’un côté, Christopher Landau, secrétaire d’État adjoint. De l’autre, le général Dagvin R. M. Anderson, commandant de l’AFRICOM, le commandement militaire américain pour l’Afrique. Deux profils, deux agendas distincts, mais un message unifié : Washington veut traiter l’Algérie comme un partenaire central, pas comme un interlocuteur de second rang.
Le général Anderson a commencé sa visite par un geste symbolique fort : une gerbe de fleurs déposée au sanctuaire du Martyr, mémorial de la guerre d’indépendance algérienne. Il a ensuite rencontré le chef d’état-major Saïd Chanegriha pour discuter de la coopération militaire, un dossier dont le cadre juridique a été posé dès janvier 2025 avec la signature d’un accord-cadre bilatéral. Les discussions ont porté sur le Sahel, le terrorisme, et en particulier la situation au Mali, dont la déstabilisation inquiète autant Alger que Washington.
De son côté, Landau a rencontré successivement les ministres algériens des Hydrocarbures, des Mines et du Commerce — les trois secteurs que les entreprises américaines convoitent le plus — avant d’être reçu par le chef de la diplomatie Ahmed Attaf. L’ambassade américaine a qualifié la visite de « significative », avec un « programme riche en réunions visant à renforcer les relations bilatérales ».
Un accord militaire discret, mais structurant
Peu médiatisé lors de sa signature, l’accord-cadre de coopération militaire conclu en janvier 2025 constitue l’ossature de ce rapprochement sécuritaire. Il offre un cadre formel pour des échanges jusqu’ici informels ou ponctuels : formation des forces algériennes, partage de renseignement, coordination antiterroriste au Sahel.
Pour l’Algérie, l’enjeu est clair : peser davantage dans la gestion d’une région où plusieurs anciens partenaires — Mali, Niger, Burkina Faso — ont expulsé les forces françaises et américaines et se sont tournés vers la Russie et le groupe Wagner. Alger, qui investit déjà un milliard de dollars dans des projets de coopération africaine via son agence de développement, se positionne comme l’alternative crédible aux ingérences extérieures.
30 patrons algériens au Maryland : l’offensive économique
Du 3 au 6 mai 2026, une délégation de trente chefs d’entreprises algériens, conduite par le Conseil du renouveau économique algérien (CREA), a participé au SelectUSA Investment Summit dans l’État du Maryland. C’était la deuxième participation consécutive de l’Algérie à ce sommet — et déjà en 2025, la délégation algérienne avait décroché la première place parmi les pays d’Afrique du Nord.
Les secteurs mis en avant : industrie, énergie, nouvelles technologies, agro-industrie. La délégation a été reçue par Kylie Calderon, directrice générale du Sommet, tandis que l’ambassade américaine à Alger a co-organisé la participation — un signe de l’engagement institutionnel des États-Unis dans ce rapprochement économique. Selon les données disponibles, les échanges commerciaux bilatéraux atteignent déjà 3,5 milliards de dollars, avec plus de cent entreprises américaines actives en Algérie, majoritairement dans les hydrocarbures.
La vraie question : jusqu’où Alger peut-il aller vers Washington ?
L’Algérie a longtemps revendiqué une politique étrangère de non-alignement, héritée de sa tradition tiers-mondiste. Mais sous la présidence Tebboune, cette posture s’est assouplie de façon mesurée. Alger a voté en faveur d’une résolution américaine au Conseil de sécurité de l’ONU, nuancé son soutien au mouvement pro-sahraoui, et ouvert la porte à une coopération de défense.
Ces ajustements ont un coût politique intérieur. Ils interviennent aussi dans un contexte de pression américaine liée à la loi CAATSA, qui menace de sanctions les pays achetant du matériel militaire russe — or, l’Algérie est l’un des premiers clients de l’armement russe en Afrique. La marge de manœuvre est donc étroite : trop s’aligner sur Washington risque de fragiliser les contrats avec Moscou ; trop résister risque l’isolement économique.
L’ambassadrice américaine sortante Elizabeth Moore Aubin, reçue en visite d’adieu par le président Tebboune en mai 2026, a décrit des relations « fortes, croissantes et fondées sur le respect mutuel ». La formulation diplomatique masque une réalité plus complexe : ce rapprochement est une négociation permanente, pas une alliance.
Ce que les États-Unis cherchent réellement en Algérie
Derrière la rhétorique du partenariat, les intérêts américains sont précis. L’Algérie dispose de la troisième réserve de gaz naturel d’Afrique, d’une frontière avec dix pays dont cinq en crise, et d’une armée bien équipée dans une région où l’influence russe et chinoise progresse rapidement.
Pour l’AFRICOM, Alger est une pièce maîtresse dans le dispositif sahélien après les retraits forcés du Mali et du Niger. Pour les entreprises américaines, le marché algérien reste sous-exploité malgré son potentiel : un plan de diversification économique ambitieux, une loi sur l’investissement révisée, et une population jeune de plus de 46 millions de personnes.
Ce qui se joue entre Alger et Washington en 2026, ce n’est pas une lune de miel diplomatique. C’est un calcul stratégique de part et d’autre, construit sur des intérêts convergents mais pas identiques. L’Algérie veut des investissements, une couverture sécuritaire et une reconnaissance internationale. Les États-Unis veulent un accès à l’énergie, un relais sécuritaire au Sahel, et un contrepoids à l’influence russe et chinoise en Afrique du Nord. Le test de solidité de ce partenariat viendra des prochains grands dossiers : la crise malienne, les futurs contrats d’armement, et l’avancée réelle des investissements américains sur le sol algérien.



