Signature de l'accord d'exemption de visa diplomatique entre l'Algérie et l'Ouzbékistan, Alger, 11 juin 2026 — Ahmed Attaf et Bakhtiyor Saidov

Algérie – Ouzbékistan : derrière l’accord de visa diplomatique, une diplomatie qui pivote vers l’est

Pendant que la France et l’Algérie se retrouvaient, à l’été 2025, sans accord de réciprocité diplomatique pour la première fois depuis l’indépendance, Alger signait le 11 juin 2026 un accord d’exemption de visa avec l’Ouzbékistan. Un symbole, autant qu’une mesure technique. Pour les citoyens ordinaires, rien ne change. Mais pour lire la politique étrangère algérienne, cet accord est une clé.

Ce qui s’est passé le 11 juin à Alger

Le ministre d’État ouzbek Bakhtiyor Saidov est arrivé à Alger en tête d’une délégation de haut rang. Il a été reçu en audience par le président Tebboune — ce qui n’est pas systématique pour les visites de ministres des Affaires étrangères — puis a tenu des entretiens élargis avec Ahmed Attaf.

Deux textes ont été paraphés à l’issue des discussions :

  • Un accord d’exemption de visa pour les porteurs de passeports diplomatiques, applicable dans les deux sens
  • Un mémorandum de coopération académique entre l’IDRI (Alger) et l’UWED (Tachkent), deux instituts de formation diplomatique

La réception par Tebboune lui-même donne à la visite une tonalité politique que les communiqués officiels n’explicitent pas totalement.

Qui est réellement concerné ? Quelques centaines de personnes

Soyons précis. Le passeport diplomatique algérien n’est pas le passeport de service — lequel couvre un spectre bien plus large de fonctionnaires. Le décret présidentiel de juin 2023 réserve le passeport diplomatique à :

  • Les agents du corps diplomatique affectés à l’étranger, leurs conjoints et enfants à charge
  • Les attachés de défense en mission
  • Les membres du gouvernement et les chefs des grandes institutions constitutionnelles en exercice
  • Quelques personnalités à titre viager : anciens présidents, anciens Premiers ministres, veuves d’anciens chefs d’État

En pratique, il s’agit d’un document délivré à environ quelques centaines de personnes. L’accord ne facilitera en rien le voyage à Tachkent d’un entrepreneur, d’un étudiant ou d’un touriste algérien. Le passeport ordinaire algérien, qui ne donne accès sans visa qu’à une vingtaine de pays dans le monde — dont la Tunisie, la Malaisie ou la Turquie — n’évolue pas d’un iota.

Le contexte qu’on passe souvent sous silence : la rupture avec Paris

Ce qui donne à cet accord sa vraie épaisseur, c’est ce qu’il dit de la trajectoire diplomatique algérienne.

En août 2025, l’Algérie a dénoncé l’accord franco-algérien de 2013 sur l’exemption de visa diplomatique. Non pas suspendu : dénoncé, c’est-à-dire abrogé sans possibilité de simple remise en vigueur. La décision suivait une suspension française jugée unilatérale. Depuis lors, un diplomate français doit demander un visa pour se rendre en Algérie, comme n’importe quel ressortissant.

Résultat mesurable : l’Algérie entretient désormais moins d’accords d’exemption diplomatique avec ses voisins historiques européens qu’avec des pays émergents d’Asie centrale, du Golfe ou d’Afrique. C’est un recentrage, pas un accident.

L’Ouzbékistan n’est plus un partenaire anecdotique

Quelques chiffres suffisent à sortir l’Ouzbékistan de la case « pays lointain » dans lequel le range trop souvent la presse algérienne.

Son PIB a franchi pour la première fois le seuil des 145 milliards de dollars en 2025. Sa croissance a atteint 7,7% en 2025 — l’une des plus élevées du monde hors hydrocarbures — et le FMI projette 6,8% pour 2026. Le chômage est tombé à 4,8%. Mirziyoyev a engagé une réduction de 60% du nombre d’entreprises publiques, avec privatisations accélérées et digitalisation administrative. Ce n’est pas l’économie d’un pays en développement ordinaire : c’est un marché en transformation structurelle rapide, avec une classe moyenne en expansion et un besoin massif en importations d’équipements et de produits alimentaires transformés — deux secteurs où l’Algérie cherche des débouchés.

Par contraste, les échanges commerciaux algéro-ouzbeks restent aujourd’hui quasi inexistants dans les statistiques officielles. C’est précisément ce déséquilibre qui justifie la création annoncée d’un conseil d’affaires bilatéral et les discussions, entamées en mai 2026, sur un accord commercial préférentiel.

Un morceau d’un puzzle plus large

PaysType d’accordDatePortée du passeport
SlovénieExemption visaMars 2025Diplomatique uniquement
BelgiqueExemption visa + réadmissionMars 2026Diplomatique et de service
OuzbékistanExemption visaJuin 2026Diplomatique uniquement

La comparaison est instructive. L’accord belge — signé dans un contexte migratoire tendu, couplé à un texte de réadmission des Algériens en situation irrégulière — avait une portée beaucoup plus large, incluant les passeports de service. L’accord ouzbek est plus étroit dans son périmètre, mais plus significatif dans sa symbolique géopolitique : il n’y a aucune contrepartie migratoire, aucune pression extérieure. C’est un acte de rapprochement choisi.

un accord modeste, une direction claire

Cet accord ne changera pas les conditions de voyage de 99% des Algériens. Mais il constitue un marqueur fiable de la direction prise par la diplomatie algérienne depuis 2022 : réduction de la dépendance symbolique vis-à-vis de l’Europe, diversification vers l’Asie centrale, le Golfe et l’Afrique, et usage stratégique des instruments diplomatiques — y compris les plus discrets — pour consolider un réseau de partenaires alternatifs.

La vraie question n’est pas de savoir si les diplomates algériens pourront entrer sans visa à Tachkent. Elle est de savoir si le conseil d’affaires annoncé produira, d’ici deux ou trois ans, des contrats concrets dans l’agroalimentaire, le BTP ou l’énergie. C’est à cette aune-là qu’il faudra juger l’accord du 11 juin 2026.

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