Stéphane Romatet va reprendre son poste d’ambassadeur à Alger. Cette phrase, banale en apparence, est en réalité le résultat de mois de négociations discrètes entre deux capitales qui se sont regardées en chiens de faïence depuis le tournant de 2024. Car il ne s’agit pas d’une rotation diplomatique ordinaire : Romatet était le premier ambassadeur français déclaré persona non grata en Algérie depuis l’indépendance. Son retour ne règle rien sur le fond, mais il referme au moins la parenthèse la plus humiliante de la relation bilatérale.
Janvier 2026 : le moment où tout a failli basculer
Le 27 janvier 2026, la chaîne publique algérienne Al24News lâche une information explosive : le gouvernement algérien considère Stéphane Romatet comme indésirable sur le territoire national. Le motif invoqué ? Des propos tenus par l’ambassadeur lors d’une émission sur France 2, jugés offensants envers l’État algérien. En coulisses, c’est surtout le soutien affiché de Paris au plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental — annoncé en juillet 2024 — qui a mis le feu aux poudres.
Ce contexte change tout à la lecture de l’événement. La sortie médiatique de Romatet n’est pas la cause de la crise : elle en est le déclencheur commode. Alger cherchait un prétexte circonstanciel pour envoyer un signal fort à Paris. Elle l’a trouvé.
Ce que la visite Nuñez a vraiment produit
Le 16 février 2026, Laurent Nuñez, ministre français de l’Intérieur, atterrit à Alger. Ce déplacement n’est pas anodin : c’est le premier contact ministériel direct depuis l’escalade. Tebboune le reçoit et délivre un message sans ambiguïté — Romatet peut revenir.
Mais l’essentiel de la visite porte sur la coopération sécuritaire. Paris et Alger ont officiellement « relancé une coopération de très haut niveau », selon les termes des deux parties. Ce vocabulaire diplomatique recouvre des réalités concrètes : coordination sur les filières migratoires clandestines en Méditerranée centrale, échange de renseignements sur les réseaux djihadistes au Sahel, et gestion des ressortissants algériens expulsables. Des dossiers que ni Paris ni Alger ne peuvent traiter sans l’autre, quelle que soit la température politique du moment.
C’est précisément cela qui distingue cette crise de la simple brouille mémorielle : les intérêts opérationnels des deux États ont continué de fonctionner même quand les ambassadeurs échangeaient des communiqués acerbes.
Macron et le syndrome de la Déclaration d’Alger
En août 2022, Emmanuel Macron avait fait le voyage à Alger avec une ambition affichée : tourner la page de la relation postcoloniale et établir un « partenariat renouvelé ». La Déclaration d’Alger, signée avec Tebboune, devait être le point d’orgue de sa politique maghrébine.
Moins de deux ans plus tard, la France soutient le Maroc sur le Sahara, et l’ambassadeur français est mis à la porte. Pour Macron, c’est une déroute stratégique personnelle, pas seulement diplomatique. C’est dans cette lumière qu’il faut lire les initiatives des derniers mois : l’appel téléphonique du 31 mars 2025, les condoléances après la mort de Liamine Zéroual en avril 2026, le recadrage de Bruno Retailleau sur les accords de 1968. Autant de signaux envoyés à Alger pour dire : la position française n’est pas monolithique, et Paris veut encore négocier.
Mais Alger lit ces gestes avec une grille d’analyse bien rodée : la France parle de réconciliation quand elle est en position de faiblesse, et reprend ses vieux réflexes dès qu’elle se sent en position de force.
Les trois dossiers qui bloquent réellement
Derrière les communiqués polis, trois contentieux structurels résistent à tout dégel cosmétique :
Le Sahara occidental. C’est le nœud gordien. Tant que Paris maintient son soutien au plan marocain d’autonomie, Alger considère que la France a choisi son camp dans un conflit régional où l’Algérie est directement impliquée. Aucune réconciliation franco-algérienne ne peut être complète sans que Paris formule une position moins tranchée sur ce dossier.
Le cas Christophe Gleizes. Ce journaliste français, arrêté en Algérie, est devenu un otage symbolique dans la négociation bilatérale. Sa détention empoisonne le discours public français sur l’Algérie et rend toute communication positive politiquement risquée pour Macron.
La mémoire coloniale. Depuis la déclaration de Macron en 2021 qualifiant le système colonial de « crime contre l’humanité » — retirée sous pression — puis ses propos sur « l’inexistence de la nation algérienne avant la France », jamais repris mais jamais effacés, la question mémorielle reste une plaie ouverte. Aucun des deux États n’a la volonté politique, ni peut-être la capacité institutionnelle, de la refermer proprement.
Mars-avril 2026 : les signaux discrets d’une normalisation
Pendant que les déclarations s’accumulent, des actes concrets indiquent qu’Alger pilote méthodiquement la sortie de crise. En mars 2026, trois nouveaux consuls algériens ont pris leurs fonctions à Paris, Marseille et Strasbourg — les trois villes où se concentre l’essentiel des 5 millions de Franco-Algériens. Un signal pratique : Alger remet de l’huile dans les rouages consulaires, là où la crise avait le plus directement pénalisé les citoyens ordinaires.
En avril 2026, Tebboune a procédé à un mouvement partiel de son corps diplomatique, avec 19 nouvelles nominations, dont plusieurs dans des postes clés vis-à-vis de l’Europe. Ce n’est pas une coïncidence de calendrier.
Ce que l’histoire récente enseigne
En 2020, Alger avait rappelé son ambassadeur à Paris après la diffusion sur France 5 de documentaires sur le Hirak. La crise avait duré quelques semaines avant de se résorber sans résolution de fond. En 2021, la réduction brutale des quotas de visas par Paris avait créé une rupture similaire — vite refermée, là encore sans vrai accord.
Le risque est de reproduire ce schéma : le retour de Romatet referme la crise conjoncturelle, les deux pays reprennent leurs relations au niveau opérationnel, et les contentieux structurels restent en jachère jusqu’à la prochaine étincelle. Depuis 2020, ce cycle s’est répété avec une régularité presque mécanique.
Le retour de Stéphane Romatet à Alger est une bonne nouvelle pour les services consulaires, pour les entreprises françaises en attente de visibilité, et pour les milliers de familles franco-algériennes prises en étau entre deux États en froid. Il n’est pas une bonne nouvelle pour ceux qui espèrent une refondation durable de la relation bilatérale.
La vraie réconciliation franco-algérienne n’aura pas lieu par la grâce du retour d’un ambassadeur. Elle nécessitera une décision politique française claire sur le Sahara, une issue au dossier Gleizes, et une conversation mémorielle que ni Paris ni Alger n’ont encore trouvé le courage de mener jusqu’au bout. En attendant, les deux pays continueront de se disputer bruyamment — tout en coopérant discrètement sur ce qui les unit vraiment : la sécurité, l’énergie et les migrations.
