À 5h20, des explosions ont secoué Kati. Pas n’importe quelle ville : c’est là que vit le général Assimi Goïta, chef de la junte malienne depuis 2021. Trente minutes plus tard, des tirs éclataient près de l’aéroport de Bamako-Sénou, à Mopti, à Sévaré, à Gao et à Kidal. Six villes frappées en moins d’une heure. C’est du jamais-vu depuis la chute du nord du pays en 2012.
Ce qui s’est passé le 25 avril 2026 au Mali n’est pas une « escalade de tensions ». C’est une démonstration de force planifiée, exécutée avec un niveau de coordination que ni l’armée malienne ni ses partenaires russes n’ont réussi à anticiper.
Kati visée : un message adressé directement à Goïta
La résidence du ministre de la Défense Sadio Camara, à Kati, a été touchée par un engin explosif dès les premières minutes de l’offensive. Son entourage a confirmé qu’il était absent au moment des faits. Mais l’essentiel n’est pas là : frapper le domicile du ministre de la Défense suppose un renseignement précis sur ses habitudes et sa localisation. Ce n’est pas une attaque aveugle. C’est un message.
La ville de Kati est le cœur du dispositif militaire malien. C’est de là qu’ont été organisés les coups d’État de 2020 et 2021. En la ciblant, le FLA et le JNIM ont choisi de frapper là où le pouvoir se sent le plus en sécurité.
À Kidal, le FLA plante son drapeau
Pendant que Bamako brûlait, Mohamed Elmaouloud Ramadane, porte-parole du FLA, contactait l’AFP pour annoncer que « l’essentiel de Kidal » était passé sous contrôle de ses forces. Le gouverneur de la ville s’était réfugié dans l’enceinte de l’ex-camp de la MINUSMA — symbole brutal d’un État malien qui n’a plus de toit à Kidal que les bâtiments abandonnés d’une mission onusienne que lui-même a chassée fin 2023.
Kidal n’est pas une ville comme les autres. C’est le berceau symbolique de toutes les rébellions touareg depuis les années 1990. La reprendre, même temporairement, c’est effacer trois ans de communication de la junte sur la « reconquête du territoire national ».
Gao : un hélicoptère probablement abattu
À Gao, ville stratégique du nord-est, les combats ont été intenses. Des sources locales ont fait état d’un hélicoptère militaire malien abattu non loin de la ville. L’armée malienne n’a ni confirmé ni infirmé cette information dans son communiqué de 10h00. Cette omission, dans le contexte d’une communication officielle cherchant à rassurer, est elle-même instructive.
Ce que les FAMa n’ont pas dit
Le communiqué de l’état-major publié en fin de matinée tient en deux affirmations : la situation est « sous contrôle » et des assaillants ont été « neutralisés ». Aucun bilan humain. Aucune précision sur Kidal. Aucune mention de Gao.
Trois jours avant l’attaque, le 22 avril, les FAMa avaient pourtant annoncé la neutralisation de plus de 70 combattants dans la région de Koulikoro. Ce bilan avait été présenté comme la preuve d’une montée en puissance opérationnelle. Le 25 avril a brutalement relativisé cet optimisme.
FLA et JNIM : deux agendas distincts, une coordination inédite
Ce qui déconcerte les analystes, c’est la nature de cette alliance tactique. Le FLA est un mouvement nationaliste touareg qui réclame l’autodétermination de l’Azawad. Le JNIM est affilié à Al-Qaïda et poursuit un projet idéologique d’État islamique au Sahel. Ces deux groupes se sont combattus par le passé, notamment entre 2015 et 2017, avant de trouver des arrangements locaux dans certaines zones du nord malien.
Leur convergence du 25 avril — simultanée, géographiquement répartie, et ciblant à la fois la capitale et les bastions du nord — traduit un calcul stratégique commun : profiter des failles d’un régime militaire affaibli politiquement et coupé de ses anciens partenaires internationaux.
Une analyse de la BBC Afrique publiée le même jour notait pourtant une tendance à la baisse d’activité du JNIM au Mali depuis début 2026, au profit du Burkina Faso. L’offensive du 25 avril referme brutalement ce chapitre.
Le prix des ruptures diplomatiques
En trois ans, la junte a expulsé les soldats français, mis fin à la MINUSMA, et confié une partie de la sécurité nationale aux mercenaires d’Africa Corps. Ce repositionnement stratégique était présenté comme une reconquête de souveraineté. Il a aussi produit un isolement.
Résultat concret : quand les groupes armés frappent six villes le même matin, il n’y a plus ni force d’appui internationale crédible sur le terrain, ni réseau de renseignement partagé avec des partenaires extérieurs, ni mécanisme de médiation actif. L’Algérie, qui avait joué le rôle de médiateur lors des accords d’Alger de 2015, a vu ce rôle progressivement érodé par Bamako. Les événements du 25 avril pourraient rouvrir cette fenêtre diplomatique — si la junte accepte de l’envisager.
Le terrain humanitaire : une poudrière ignorée
Derrière les communiqués militaires, il y a des populations. Selon l’ONU, plusieurs millions de Maliens étaient déjà en situation de déplacement ou d’insécurité alimentaire avant le 25 avril. Les régions de Mopti, Gao et Kidal — toutes frappées ce matin — concentrent une part disproportionnée de ces vulnérabilités. Chaque cycle d’affrontements y repousse un peu plus loin toute perspective de stabilisation.
En mars 2026, l’experte indépendante de l’ONU sur le Mali avait averti le Conseil des droits de l’homme que la réponse du gouvernement restait « principalement sécuritaire », sans traitement des causes profondes. Cette mise en garde prend une résonance particulière après les attaques du 25 avril.
Ce que la journée du 25 avril a réellement changé
Avant ce matin, la junte pouvait encore arguer que les attaques restaient périphériques — des régions éloignées, des routes désertiques, des localités peu peuplées. Bamako était présentée comme hors de portée.
Ce récit est désormais caduc. Kati, c’est la banlieue immédiate de la capitale. L’aéroport international, c’est la vitrine du pays. La résidence du ministre de la Défense, c’est l’épicentre du pouvoir militaire. En touchant ces trois points le même matin, le FLA et le JNIM ont démontré que la ligne de front n’est plus au nord ou au centre — elle est partout.
Pour l’analyste Wassim Nasr de France 24, spécialiste reconnu des mouvements armés sahéliens, il était encore « trop tôt pour dire » si la junte résisterait à cette poussée. Formulé par quelqu’un qui mesure ses mots, c’est une évaluation grave.


