Le marché noir des devises retrouve son rythme d’avant-saison. Ce lundi 30 mars, l’euro s’achète à 279 dinars et le dollar à 236 au Square Port-Saïd — plus du double du taux affiché par la Banque d’Algérie. Dans moins de trente jours, les premiers hadjis s’envolent. Dans moins de trois mois, les vols Air Algérie et Tassili rempliront les aéroports de la diaspora. Le calendrier est le vrai moteur du marché noir algérien des devises.
À Alger, les deux semaines qui suivent l’Aïd El-Fitr ont une réputation bien établie chez les cambistes : c’est la période où les commandes reprennent, où les dossiers de voyage remontent à la surface, et où les pèlerins — qui avaient mis le projet en veille pendant le jeûne — rappellent pour finaliser leur change. Ce lundi 30 mars à 10h12, les cotations relevées sur le marché noir sont les suivantes :
| Devise | Vente (DA) | Achat (DA) | Taux officiel BdA | Écart |
|---|---|---|---|---|
| 🇺🇸 Dollar américain | 223,00 | 236,00 | ~133,00 | +77% |
| 🇪🇺 Euro | 276,50 | 279,00 | ~153,17 | +82% |
| 🇬🇧 Livre sterling | 309,00 | 314,00 | ~172,00 | +82% |
| 🇨🇦 Dollar canadien | 166,00 | 169,00 | ~96,00 | +76% |
Sources : SquareAlger (30/03/2026 – 10h12) — Banque d’Algérie (27/03/2026)
Pour comprendre ces chiffres, il faut rappeler une réalité proprement algérienne : la Banque d’Algérie administre le taux officiel du dinar, qu’elle défend par une politique de change contrôlé depuis 1994. Ce taux ne reflète pas la rareté réelle des devises dans l’économie — il reflète une décision politique. Le marché noir, lui, reflète ce que les entreprises importatrices, les particuliers et les commerçants sont prêts à payer pour contourner une pénurie structurelle d’accès aux devises via les circuits bancaires officiels.
Le Hadj 2026 : 144 vols, des milliers de familles, un seul vrai problème
Le 29 avril, le premier vol décollera de Houari-Boumediene. L’ONPO a planifié 144 rotations depuis 12 aéroports — Alger, Oran, Constantine, Annaba, Béjaïa, Tlemcen et six autres — pour un pic autour du 26 mai sur le mont Arafat. Les pèlerins qui partent depuis Béjaïa ou Tlemcen bénéficient d’un vol direct, sans escale à Alger — une logistique décentralisée qui illustre l’ampleur institutionnelle de l’opération.
Mais l’organisation officielle s’arrête à l’embarquement. Une fois à Médine ou à La Mecque, chaque hadj algérien gère ses dépenses avec ce qu’il a pu rassembler. L’allocation officielle en riyals, complétée par le produit islamique ESSABIL de la BNA, couvre le forfait de base. Elle ne couvre pas les sacrifices, les achats au souk Al-Zal, les dépenses médicales imprévues, ni les pourboires devenus normatifs dans les hôtels saoudiens. Ce qui manque se trouve au Square, avant le départ. Mohamed Himrane, expert financier, l’avait dit sans détour dans les colonnes d’Horizons : «La pression sur la demande, confrontée à une offre limitée d’euros sur le marché parallèle, entraîne naturellement une tension sur les cours.»
Ce que la loi de finances 2026 change — et où elle bute
Depuis le 1er janvier, un verrou a sauté pour la diaspora algérienne. L’article 129 de la loi de finances 2026 supprime la dérogation qui permettait aux Algériens non-résidents d’entrer au pays avec des espèces en devises sans justification de change. Concrètement : un Algérien vivant à Lyon qui rentre à Sétif avec 5 000 euros en liquide doit désormais prouver qu’il les a changés dans un circuit bancaire agréé — sans quoi les agents douaniers, équipés du portail ALCES, peuvent procéder à une saisie conservatoire.
Ce dispositif a réduit une pratique précise : les membres de la diaspora qui servaient d’intermédiaires pour injecter des devises dans les circuits informels algériens depuis l’étranger. Ce qu’il n’a pas changé, c’est la géographie du marché noir lui-même. Le Square Port-Saïd n’est pas un point de passage douanier. Les cambistes de Bab El-Oued, du centre-ville d’Oran ou du marché Souk Ahras à Constantine ne demandent ni passeport ni justificatif. La loi a fermé une porte d’entrée. Elle n’a pas fermé le marché.
La diaspora : 2,5 millions de passages d’été, un seul réflexe de change
Chaque été, l’Algérie enregistre plusieurs millions d’entrées de ressortissants résidant à l’étranger — essentiellement de France, de Belgique, du Canada et des Émirats. Ces arrivées représentent, selon les estimations de la Banque d’Algérie, la deuxième source d’entrées de devises après les exportations d’hydrocarbures. Mais une partie significative de cet argent ne passe jamais par les guichets bancaires : il alimente directement le marché noir, via des familles qui changent l’argent des frères ou cousins établis à l’étranger, ou via des réseaux de confiance qui opèrent depuis les mêmes adresses depuis des années.
L’été 2025 avait illustré l’ampleur de ce flux : l’euro se négociait autour de 263 dinars en août, avant de monter à 283,50 dinars en novembre — un écart de 20 dinars en quatre mois, porté d’abord par la demande estivale puis par les anticipations de fin d’année. En 2026, le Hadj précède l’été de quelques semaines seulement. Les deux vagues de demande se succèdent sans respiration : les cambistes entrent dans leur période la plus rentable de l’année avec des cours déjà hauts.
Ce que cela change
L’allocation officielle de voyages plafonnée à 750 euros par adulte par an reste la mesure la plus révélatrice de la déconnexion entre la politique de change algérienne et les besoins réels de la population. Un Algérien qui part en vacances en France deux semaines, un hadj qui passe trois semaines en Arabie saoudite, un étudiant qui s’installe à l’étranger : tous épuisent cette enveloppe en quelques jours. Le reste, ils le trouvent au marché noir.
Les 279 dinars affichés ce lundi pour l’euro ne sont pas un accident de calendrier. Ils sont la valeur d’équilibre d’un marché que trente ans de contrôle des changes n’ont jamais réussi à éteindre — et qui aborde aujourd’hui l’une de ses saisons les plus sollicitées.
