Un vice-consul espagnol vendait des visas Schengen depuis Alger : l’opération « Jazira-Cova » démantèle un réseau au cœur d’une légation diplomatique

Pendant des mois, des Algériens ont payé pour obtenir un visa Schengen espagnol sans passer par la file d'attente officielle. Leur interlocuteur n'était pas un intermédiaire clandestin dans une ruelle…

Le consulat général d'Espagne à Alger, centre de l'opération judiciaire Jazira-Cova contre le trafic de visas Schengen, avril 2026

Pendant des mois, des Algériens ont payé pour obtenir un visa Schengen espagnol sans passer par la file d’attente officielle. Leur interlocuteur n’était pas un intermédiaire clandestin dans une ruelle d’Alger : c’était le vice-consul lui-même, Vicente Moreno, chancelier de la représentation diplomatique espagnole. Il a été arrêté vendredi 25 avril 2026 en Espagne, avec son principal complice algérien, Mohamed Boutechint.

Ce que l’on sait précisément de l’affaire

L’enquête porte un nom : « Jazira-Cova ». Elle a été conduite par l’UDEF, l’unité spécialisée de la police espagnole dans la fraude économique et fiscale, en lien avec le Parquet anticorruption de Madrid. Ce n’est pas une unité qui traite des affaires mineures : l’UDEF est la même structure qui a démantélé des réseaux de fraude fiscale impliquant des multinationales et des élus régionaux espagnols.

La juge María Tardón, du Tribunal central d’instruction numéro trois de l’Audience nationale, a signé les mandats d’arrêt. Trois personnes sont visées :

  • Vicente Moreno, ancien vice-consul et chancelier, arrêté en Espagne, cerveau présumé du réseau
  • Mohamed Boutechint, ressortissant algérien employé du consulat, décrit dans les pièces judiciaires comme « l’homme de confiance absolue » de Moreno
  • Maoua Belkacemi, secrétaire de l’actuel consul Gauden Villas, mise en examen mais laissée libre à ce stade

Les perquisitions ont visé deux adresses en Espagne — l’une à Sagunto (province de Valence), l’autre à Torrevieja (province d’Alicante). Le bilan matériel : 10 890 euros en liquide, quatre téléphones, deux ordinateurs, dix-sept clés USB. À Madrid, un bien immobilier a été gelé par décision judiciaire. Les enquêteurs soupçonnent que les gains du réseau ont été recyclés dans des achats de véhicules et de produits financiers.

Une usurpation d’identité administrative, pas seulement un pot-de-vin

Ce qui distingue cette affaire d’un simple cas de corruption, c’est la méthode. Selon les éléments de l’instruction, Vicente Moreno aurait continué à signer des documents officiels — dont des décisions sur des dossiers de visa — au nom de l’ancienne consule Miriam de Andrés, après son départ de poste. Il a donc agi sous une identité fonctionnelle qui n’était plus la sienne, ce qui constitue une infraction distincte et aggravante en droit espagnol.

Autrement dit, il ne s’agissait pas seulement d’un agent corrompu qui monnayait ses propres décisions. Moreno utilisait l’autorité d’une responsable absente pour couvrir ses actes, ce qui complexifie l’évaluation du préjudice réel : combien de dossiers ont été approuvés ou rejetés sous cette fausse signature ? L’instruction devra le déterminer.

Des plaintes d’entrepreneurs espagnols qui prennent maintenant du sens

Avant l’éclatement de l’affaire, plusieurs chefs d’entreprise espagnols opérant entre l’Espagne et l’Algérie s’étaient plaints publiquement d’un blocage systématique des visas de travail délivrés par ce même consulat. Certains parlaient de « sabotage » de leur activité, sans pouvoir en apporter la preuve.

Ces témoignages, traités à l’époque comme des réclamations individuelles sans suite, s’éclairent différemment aujourd’hui. Si Moreno contrôlait de facto les flux de visas — accordant les uns contre paiement, bloquant les autres arbitrairement — alors le préjudice économique touche non seulement les demandeurs individuels, mais aussi des entreprises qui attendaient des travailleurs ou des partenaires. L’ampleur réelle de ce préjudice reste à chiffrer.

Pourquoi ce réseau a prospéré à Alger plutôt qu’ailleurs

Il ne s’agit pas d’une coïncidence géographique. Le consulat d’Espagne à Alger traite l’une des demandes de visas Schengen les plus importantes et les plus tendues du pourtour méditerranéen. En février 2026, la situation était devenue tellement critique que le consulat avait dû instaurer un dispositif d’exception : 20 rendez-vous distribués chaque matin directement au guichet, sans plateforme, sans réservation, pour pallier la saturation complète de BLS International — le prestataire officiel chargé de la gestion des rendez-vous.

En avril 2026, quelques jours avant les arrestations, BLS annonçait encore un renforcement de ses capacités à Alger et Oran pour la saison estivale. Le décalage entre l’offre consulaire et la demande réelle n’a donc jamais été comblé.

C’est dans cet étranglement structurel que Moreno et Boutechint ont trouvé leur marge de manœuvre. Quand un rendez-vous légal est inaccessible depuis des semaines et que l’enjeu — un emploi à l’étranger, une formation, une visite médicale — est vital pour le demandeur, l’intermédiaire corrompu devient une porte de sortie. Le prix de cette porte, le montant exact facturé par visa, reste à établir par l’instruction.

Le ministère espagnol des Affaires étrangères face à ses propres manquements

Le ministère des Affaires étrangères espagnol a confirmé avoir été informé des arrestations et annoncé une inspection interne. Mais cette réaction soulève une question directe : pourquoi cette inspection n’a-t-elle pas eu lieu plus tôt ?

Les enquêteurs avaient identifié des soupçons de signatures irrégulières au sein du consulat d’Alger depuis plusieurs mois avant les arrestations. Le ministère était informé de cette surveillance. Pourtant, Moreno est resté en poste — ou du moins en capacité d’agir — assez longtemps pour que le réseau s’organise, blanchir ses gains et acquérir un bien immobilier à Madrid.

L’UDEF a demandé la conservation immédiate de tous les fichiers administratifs et courriels liés aux dossiers de visas de la période concernée. Cette mesure conservatoire suggère que le volume de documents à analyser est important — et que d’autres révélations sont possibles.

Ce que risquent concrètement les suspects

En droit espagnol, les infractions cumulées — corruption passive d’agent public, usurpation de fonctions, blanchiment d’argent — peuvent conduire à des peines de plusieurs années d’emprisonnement ferme, notamment lorsqu’elles concernent un fonctionnaire en poste à l’étranger. L’Audience nationale, saisie de l’affaire, est compétente pour les infractions touchant aux intérêts de l’État espagnol hors du territoire national.

Pour Mohamed Boutechint, ressortissant algérien, le traitement judiciaire dépendra en partie des accords de coopération judiciaire bilatéraux entre l’Algérie et l’Espagne — un cadre qui reste, dans les faits, peu activé pour ce type d’affaires.

une affaire qui dépasse le consulat d’Alger

L’opération « Jazira-Cova » n’est pas seulement l’histoire d’un diplomate véreux et de son intermédiaire. Elle documente une faille systémique : lorsque la pression migratoire est structurellement supérieure aux capacités consulaires, le risque de captation frauduleuse du processus d’attribution des visas est réel — quel que soit le pays.

La question posée à Madrid n’est donc pas uniquement : qui d’autre était au courant au consulat d’Alger ? Elle est aussi : combien d’autres légations diplomatiques européennes fonctionnent dans des conditions similaires, sans que les mécanismes de contrôle ne soient à la hauteur ?

L’instruction judiciaire apportera des réponses sur les faits. Les réponses politiques, elles, restent à construire.

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