Quand le Conseil du gouvernement algérien a consacré une séance à l’emploi des étrangers le 22 avril 2026, le fait lui-même était une nouvelle. Cela faisait des années que le sujet n’avait pas été inscrit à l’ordre du jour. Ce silence institutionnel dit beaucoup sur l’inconfort que ce dossier génère dans les sphères officielles.
Ce que révèle une réunion gouvernementale inhabituelle
L’Algérie n’a pas pour habitude de communiquer ouvertement sur sa politique migratoire. Le pays n’a pas de ministère dédié à l’immigration. Il n’existe pas de stratégie nationale publiée sur l’accueil ou l’emploi des étrangers. Dans ce contexte, le simple fait qu’un exposé ait été présenté au Conseil du gouvernement sur ce thème constitue un signal politique réel.
Derrière ce signal, une réalité pressante : les grands chantiers lancés ces dernières années — autoroutes, logements, complexes industriels, infrastructures gazières — ont été construits en partie par des équipes venues de Chine, de Turquie et d’Égypte. Ces trois pays représentent à eux seuls 75% des permis de travail octroyés en Algérie. Ce n’est pas une coïncidence géopolitique. C’est le reflet direct des partenariats bilatéraux signés par Alger dans le cadre de ses marchés publics.
1981 : l’année de référence d’un État qui n’a pas suivi
La loi n° 81-10, signée sous la présidence de Chadli Bendjedid, régissait un pays à économie planifiée où l’État contrôlait la quasi-totalité des emplois. Quarante-cinq ans plus tard, elle reste le texte de base pour toute demande de permis de travail en Algérie.
Concrètement, tout employeur souhaitant recruter un étranger doit obtenir une autorisation préalable du ministère du Travail, joindre une justification démontrant l’absence de profil local disponible, et respecter un quota de 20% maximum d’employés étrangers dans son effectif. Dans le secteur bancaire, ce plafond tombe à 10% pour les postes de direction.
Ces quotas n’ont jamais été réévalués. Ils datent d’une époque où l’Algérie ne cherchait pas à attirer des investisseurs étrangers. Aujourd’hui, avec la stratégie de diversification économique portée par le gouvernement Tebboune, ils apparaissent comme un frein administratif plus qu’une protection réelle de l’emploi local.
De 92 000 à 20 000 : l’effondrement silencieux
Le pic est documenté : en 2016, l’Algérie comptait 92 000 permis de travail actifs. C’était l’ère des pétrodollars, des grands travaux, des entreprises chinoises débarquant avec leurs propres équipes pour construire des stades, des routes et des universités. Puis le baril a chuté. Les projets ont été gelés ou abandonnés. Et les travailleurs étrangers sont repartis.
En 2022, ce chiffre était tombé à 20 000, selon une étude du CREAD publiée dans la revue Afkar wa Affak. Soit une réduction de 78% en six ans. Cette chute brutale n’a fait l’objet d’aucun rapport officiel, d’aucune analyse gouvernementale publiée. L’État algérien ne disposait tout simplement pas des outils pour mesurer et anticiper cette évolution.
Deux populations étrangères qui n’ont rien en commun
L’étude du CREAD permet de sortir d’une lecture uniforme de la « présence étrangère » en Algérie. En réalité, deux populations coexistent sur le territoire, avec des profils, des conditions de vie et des projets radicalement différents.
D’un côté, les travailleurs présents depuis plus de cinq ans — ingénieurs turcs sur les chantiers pétroliers du Sud, techniciens égyptiens dans les télécoms, cadres asiatiques dans l’industrie manufacturière. Plus de 52% ont un niveau universitaire ou secondaire, près de 80% vivent dans des appartements ou des villas, et ils opèrent dans l’économie formelle. Ce sont, en somme, des expatriés au sens classique du terme.
De l’autre, une population bien moins visible : des migrants récents, venus du Mali, du Niger, de Guinée ou du Sénégal, pour lesquels l’Algérie n’est pas une destination mais une étape. 65% déclarent vouloir quitter le pays dès que possible. Près de 40% vivent dans des garages ou des baraques. Le taux d’emploi informel dans cette catégorie dépasse 70%. Beaucoup travaillent sur des chantiers sans contrat, sans couverture sociale, sans recours en cas d’accident.
En 2025, l’armée algérienne a officiellement annoncé avoir refoulé 24 000 migrants à ses frontières sud. Ce chiffre, communiqué sans détail sur les nationalités ou les conditions de refoulement, témoigne de l’ampleur d’un phénomène que ni la loi de 1981 ni aucun texte ultérieur n’a été conçu pour gérer.
15 000 commerçants étrangers, et personne n’en parle
Un chiffre passe souvent inaperçu dans le débat public algérien : en 2022, 15 228 ressortissants étrangers étaient immatriculés au registre du commerce, dont 12 292 sous forme de sociétés. Des épiceries tenues par des Syriens à Alger, des salons de coiffure africains à Oran, des boutiques chinoises à Tizi Ouzou — cette économie ethnique s’est développée hors de tout cadre pensé pour elle. Elle n’est ni encouragée ni vraiment régulée. Elle existe, tout simplement.
Le trou noir des données : impossible de gouverner sans compter
L’UNDESA estimait en 2020 que l’Algérie accueillait 250 400 étrangers, dont 66% de réfugiés ou demandeurs d’asile. Soit moins de 0,6% de la population. Mais cette estimation repose sur des données fragmentées que les Nations Unies elles-mêmes qualifient d’incomplètes pour le cas algérien.
Il n’existe pas, à ce jour, de base de données nationale consolidée croisant les permis de travail délivrés, les visas accordés, les entrées aux frontières et les inscriptions au registre du commerce. Sans cet outil, toute politique migratoire reste approximative. Le gouvernement l’a implicitement reconnu en inscrivant le sujet à l’agenda — mais sans annoncer la création d’un tel outil de pilotage.
Ce que la Convention OIT n° 97 implique concrètement
Le gouvernement a invoqué lors de la réunion d’avril 2026 la Convention n° 97 de l’OIT de 1949, qui garantit l’égalité de traitement entre travailleurs nationaux et étrangers. L’Algérie l’a ratifiée. Sur le papier, un ouvrier malien travaillant sur un chantier à Annaba bénéficie des mêmes droits qu’un ouvrier algérien : salaire minimum, couverture sociale, protection contre le licenciement abusif.
Mais avec un taux d’informalité de 70% chez les migrants récents, ces droits restent lettre morte pour la majorité d’entre eux. Invoquer la convention sans mécanisme de contrôle effectif, c’est une posture juridique, pas une politique sociale.
gouverner ce qu’on refuse de regarder en face
L’Algérie n’est pas un pays d’immigration au sens traditionnel du terme. Mais elle est devenue, souvent malgré elle, un pays de transit, d’installation temporaire et parfois durable pour des dizaines de milliers d’étrangers que ses textes de loi ne savent pas vraiment quoi faire.
La réunion du 22 avril 2026 est un début de lucidité. Ce qui manque maintenant, c’est la suite : une loi rénovée qui distingue clairement l’expatrié qualifié du migrant en transit, un système statistique digne de ce nom, et une administration du travail dotée de moyens réels pour contrôler, protéger et accompagner — dans les deux sens du terme. Faute de quoi, dans dix ans, un autre gouvernement constatera le même retard, devant les mêmes chiffres non mis à jour.