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En Algérie, The Arab projeté à Amsterdam mais pas à Annaba : l’étrange destin d’un film public censuré par l’État qui l’a financé

Le 17 avril 2026, les organisateurs du Festival du Film Méditerranéen d’Annaba ont retiré du programme la projection de The Arab sans communiqué, sans appel téléphonique public, sans explication. Le réalisateur Malek Bensmaïl l’a appris comme ses spectateurs : par l’absence du film là où il devait être. Dans les jours qui ont suivi, il a publié un communiqué cinglant, rappelant un fait aussi simple qu’embarrassant pour les autorités : son film a été produit avec de l’argent public algérien, et les Algériens ne peuvent pas le voir.

Ce n’est pas une métaphore. The Arab a circulé aux États-Unis, aux Pays-Bas et en Italie sans qu’aucune institution de ces pays n’exige la moindre autorisation préalable. En Algérie, une procédure administrative — le visa d’exploitation, délivré par la Commission de visionnage du ministère de la Culture — suffit à rendre un film fantôme sur son propre territoire. Non pas parce que le visa a été refusé. Mais parce qu’il n’a jamais été accordé. La nuance est au cœur de tout.

Le visa qui ne vient pas : un outil administratif devenu filtre politique

La règle est claire sur le papier : toute projection publique en Algérie, y compris dans un festival, nécessite un visa d’exploitation déposé entre 30 et 40 jours avant l’événement. Cette exigence existe dans plusieurs pays. Ce qui distingue l’Algérie, c’est l’absence totale de procédure contradictoire : pas de notification écrite de refus, pas de délai légal de réponse, pas d’instance de recours identifiée. Le silence administratif vaut empêchement de fait.

Malek Bensmaïl n’est ni un inconnu ni un provocateur de salon. Il est l’auteur de Contre-pouvoirs (2015), documentaire sur la presse algérienne pendant le Printemps arabe, et de La Chine est encore loin (2008), primé à l’international. Son parcours lui confère une légitimité que les autorités ne peuvent pas attaquer frontalement. D’où, peut-être, le choix du silence administratif plutôt que de l’interdiction franche.

Le spectre de Kamel Daoud

The Arab est adapté de l’univers littéraire de Kamel Daoud — Prix Goncourt 2024 pour Houris, roman dont l’action se déroule pendant la décennie noire algérienne et qui reste introuvable dans les librairies d’Alger. Daoud est franco-algérien, installé en France, et ses prises de position publiques sur l’histoire et la politique algériennes lui ont valu une hostilité officielle durable.

Le lien entre les deux hommes n’est pas accessoire : il est probablement la clé de lecture de toute l’affaire. Projeter The Arab à Annaba, c’était donner une visibilité nationale à une œuvre portant l’empreinte d’un écrivain dont les livres sont absents des rayonnages algériens. L’administration n’a pas eu besoin de l’écrire. Elle n’a rien écrit du tout.

Quarante noms, une pétition, et un précédent historique convoqué

La réaction du milieu cinématographique algérien a été rapide et coordonnée. En moins de 72 heures, une quarantaine de réalisateurs, producteurs et comédiens ont signé une pétition commune dont le titre ne laisse aucune ambiguïté : « Non à la censure… Le cinéma est liberté ou il n’est rien ! »

Pour asseoir leur argument, les signataires convoquent Mohamed Zinet, réalisateur de Tahya Didou (1971) — portrait iconoclaste d’Alger, longtemps mis à l’écart par les institutions culturelles algériennes, aujourd’hui enseigné dans les universités comme œuvre fondatrice du cinéma national. Le message est précis : l’Algérie a déjà commis cette erreur, elle la paie encore en termes de patrimoine cinématographique appauvri.

La pétition ne réclame pas la fin du système d’autorisation. Elle exige ce que tout État de droit devrait garantir par défaut : une motivation écrite, un délai de réponse opposable, un recours possible. Des standards que la nouvelle loi n° 24-07 d’avril 2024 sur l’industrie cinématographique n’a pas encore traduits en procédures concrètes.

Deux événements en 48 heures : une coïncidence qui ne convainc personne

Le week-end du 18-19 avril 2026, pendant que The Arab disparaissait du programme d’Annaba, une vente-dédicace à Alger du livre de la sociologue Fatma Oussedik — Les identités rebelles : repenser sa propre histoire — était également annulée. Cinéma et sciences sociales, deux registres différents, un même mécanisme : l’empêchement discret, sans texte, sans signature, sans responsable identifiable.

Ce n’est pas la première fois que ce type de concomitance est observé en Algérie. Mais la simultanéité des deux annulations, dans le contexte post-Hirak et à l’approche d’une saison festivalière internationale, a suffi à transformer deux incidents distincts en signal politique lisible par tous les acteurs culturels du pays.

Une loi moderne, une administration d’un autre temps

Le paradoxe algérien en matière de cinéma est documentable. Depuis 2024, l’État a engagé une réforme législative réelle : loi-cadre sur l’industrie cinématographique, décret d’application sur les cahiers des charges des salles (décret n° 26-71 du 13 janvier 2026), investissements dans la rénovation de certaines salles. Sur le papier, un élan modernisateur cohérent.

Dans les faits, un film financé par ce même État peut être empêché de projection à Annaba, sans que personne dans l’appareil institutionnel ne soit tenu de s’en expliquer. La réforme législative a produit des textes. Elle n’a pas encore produit de culture administrative de la transparence. C’est précisément ce fossé que les cinéastes signataires de la pétition cherchent à combler — non par idéalisme, mais parce que sans prévisibilité juridique, aucune industrie culturelle ne peut planifier, produire ni investir.

Ce que cette affaire dit de l’Algérie culturelle en 2026

The Arab n’est pas un film sur la politique. Mais son destin est devenu politique malgré lui. Ce que cette affaire révèle, c’est l’état d’une relation entre l’État algérien et ses artistes : une relation où l’argent public finance la création, mais où la diffusion reste soumise à un droit de veto informel, non écrit, non revendiqué.

Malek Bensmaïl a posé la question dans son communiqué avec une économie de mots qui vaut tous les éditoriaux : comment un film produit avec l’argent des Algériens peut-il être vu partout dans le monde sauf par les Algériens eux-mêmes ?

À ce jour, le ministère de la Culture n’a pas répondu.

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