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Quand le Permien s’essouffle, l’Algérie entre dans la cour des grands du schiste mondial

En avril 2026, Wood Mackenzie a publié une conclusion qui a circulé discrètement dans les salles de réunion des majors pétrolières : le bassin Permien ne peut plus jouer, seul, le rôle de moteur de croissance pour l’industrie mondiale du schiste. Et parmi les six pays identifiés pour prendre le relais, figure l’Algérie — aux côtés de l’Australie, des Émirats arabes unis, de l’Indonésie, du Mexique et de la Turquie.

Ce n’est pas une déclaration de principe. C’est un signal envoyé aux directeurs d’investissement d’ExxonMobil, de Shell et de TotalEnergies : il est temps de regarder sérieusement vers Alger.

Ce que Wood Mackenzie dit vraiment — et ce que ça implique

Le rapport du cabinet d’analyse — l’un des plus cités dans l’industrie pétrolière mondiale — ne prédit pas l’effondrement de la production américaine. Il acte quelque chose de plus précis et de plus stratégique : les zones « sweet spots » du Permien, ces poches géologiques où le rendement par puits justifiait les coûts élevés de la fracturation hydraulique, ont été massivement forées. Les nouvelles perforations coûtent plus cher pour produire moins. Le rendement marginal décroît.

Les majors qui ont bâti leur modèle de croissance sur le schiste américain doivent donc soit accepter une stagnation de leur production, soit aller chercher ailleurs. Wood Mackenzie leur propose une carte de six destinations. L’Algérie y figure — et ce n’est pas un hasard géologique.

Sous le Sahara, des réserves que personne n’a encore vraiment touchées

Le sous-sol algérien recèle des ressources en gaz de schiste estimées parmi les cinq plus importantes au monde, concentrées dans les bassins du Tindouf, d’Ahnet et d’Illizi. Ces formations géologiques profondes, stables, et peu perturbées par l’activité sismique, présentent des caractéristiques qui intéressent les géologues des compagnies pétrolières depuis les années 2000.

Mais jusqu’à présent, ces réserves sont restées quasi intactes. Pas par manque d’intérêt — les premières études de faisabilité de Sonatrach datent de plus d’une décennie — mais à cause d’une combinaison de facteurs : opposition populaire cristallisée autour de la mobilisation d’Aïn Salah en 2015, prix du baril qui ne justifiaient pas l’investissement, et cadre réglementaire insuffisamment attractif pour les partenaires étrangers.

Ce contexte change en 2026. Pas radicalement, mais suffisamment pour que Wood Mackenzie juge le moment opportun d’inclure l’Algérie dans sa sélection.

2015 contre 2026 : le même sujet, un contexte différent

La mobilisation de janvier 2015 à Aïn Salah reste le marqueur politique de référence sur le schiste en Algérie. Des milliers d’habitants du sud avaient bloqué les routes pendant des semaines pour protester contre des forages pilotes dans la région. Les arguments étaient précis : consommation d’eau dans une zone où elle est rare et vitale, risques de contamination des nappes phréatiques profondes, et absence de concertation locale. Le gouvernement avait suspendu les opérations.

Onze ans plus tard, le contexte a évolué sur plusieurs points. D’abord, la révision de la loi sur les hydrocarbures adoptée en 2019 a introduit des mécanismes de partage de revenus et d’association avec des partenaires étrangers qui n’existaient pas sous l’ancienne loi de 2005. Ensuite, l’Algeria Bid Round 2024 — le premier grand appel d’offres international organisé depuis des années — a démontré qu’Alger était capable d’attirer des compagnies étrangères dans un cadre institutionnel plus transparent. Enfin, la pression budgétaire sur l’État algérien, directement liée aux fluctuations des prix du brut, rend la diversification des sources de revenus énergétiques plus urgente que jamais.

Aucun de ces éléments ne règle le débat social sur le schiste. Mais ils modifient l’équation politique.

Sonatrach en 2026 : entre ambition affichée et défis concrets

Sonatrach, la compagnie nationale dont les revenus financent une part substantielle du budget de l’État algérien, a engagé depuis 2023 un cycle d’investissements visant à relever sa production. Trois projets stratégiques sont attendus en production courant 2026, dans les hydrocarbures conventionnels. L’objectif gouvernemental est d’augmenter la production de brut de 6 000 barils supplémentaires par mois à partir d’avril 2026 — un rythme qui, cumulé sur l’année, représente un gain significatif dans le contexte algérien.

Parallèlement, Alnaft — l’agence nationale de valorisation des ressources en hydrocarbures — finalise un nouvel appel d’offres pour l’exploration, attendu courant 2026. Ces initiatives concrètes, combinées à la citation dans le rapport Wood Mackenzie, envoient un message cohérent aux investisseurs : l’Algérie n’est pas seulement un potentiel théorique, c’est un marché en mouvement.

La vraie question n’est toutefois pas celle de la production immédiate. Les grandes décisions d’investissement dans l’exploration du schiste ne produisent des résultats qu’à horizon sept à dix ans. Ce qui se joue aujourd’hui, c’est la phase de négociation des contrats d’exploration, la définition des blocs ouverts à la prospection, et les garanties juridiques offertes aux partenaires étrangers. C’est là que se gagne ou se perd la confiance des investisseurs.

L’Europe en arrière-plan : un accélérateur discret

Il serait incomplet d’analyser l’intérêt pour le gaz algérien sans mentionner la pression européenne. Depuis la réduction massive des importations de gaz russe amorcée en 2022, l’Europe méditerranéenne cherche des alternatives stables. L’Algérie a signé des accords d’approvisionnement renforcés avec l’Italie via le gazoduc Transmed, et avec l’Espagne via le Medgaz. En 2025, les exportations algériennes de gaz vers l’Europe ont atteint des niveaux records.

Ce contexte européen ne concerne pas directement le schiste — il porte sur le gaz conventionnel — mais il a un effet indirect important : il a convaincu plusieurs compagnies européennes que l’Algérie est un partenaire fiable sur le long terme. Cette réputation de fiabilité est précisément ce qui manquait à certains pays producteurs africains pour franchir le seuil de l’investissement dans l’exploration non conventionnelle.

Ce qui distingue l’Algérie des cinq autres pays de la liste

Comparer l’Algérie à l’Australie ou aux Émirats arabes unis sur la seule base de leurs réserves de schiste serait trompeur. Ces pays disposent d’avantages concurrentiels que l’Algérie n’a pas encore : un cadre juridique international reconnu, des infrastructures logistiques développées, une main-d’œuvre technique spécialisée abondante.

Là où l’Algérie se distingue, c’est sur deux points spécifiques. D’abord, sa proximité géographique avec l’Europe, qui réduit les coûts de transport et offre un marché de débouché immédiat pour le gaz. Un gisement développé dans le Sahara algérien peut alimenter les réseaux européens via des gazoducs existants — ce qu’aucun des cinq autres pays de la liste ne peut faire avec autant de facilité. Ensuite, l’ampleur de ses réserves estimées, qui justifient des investissements massifs si les conditions contractuelles sont au rendez-vous.

Ce double atout — géographie et géologie — est ce que Wood Mackenzie a probablement pesé dans sa sélection.

l’Algérie a le sous-sol. Il lui reste à construire la confiance.

Être mentionné dans un rapport Wood Mackenzie ne garantit pas les investissements. Cela ouvre une conversation. La prochaine étape dépend moins des réserves géologiques — elles sont là — que de la capacité de l’État algérien à offrir aux compagnies étrangères ce qu’elles attendent : des contrats stables, des délais administratifs prévisibles, et un traitement fiscal compétitif face à des concurrents actifs.

L’enjeu n’est pas uniquement économique. Pour l’Algérie, devenir un acteur sérieux de l’après-schiste américain signifie transformer une reconnaissance internationale en politique industrielle concrète — et réconcilier, au passage, les populations du sud avec un projet qui les a profondément divisées il y a dix ans. C’est peut-être là le chantier le plus difficile.

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