Trois semaines après l’Aïd El Fitr, les marchés de gros algériens respirent. Le poulet vivant se négocie entre 250 et 260 dinars le kilogramme à Alger et dans les grandes wilayas du Nord, contre 330 à 340 dinars au pic du Ramadhan. Au détail, les boucheries affichent entre 280 et 300 dinars. C’est la baisse la plus nette observée depuis le début de l’année. Mais dans les poulaillers, personne ne pavoise : les éleveurs connaissent ce scénario par cœur. Et ils savent comment il se termine.
Un schéma qui se répète chaque année depuis au moins cinq ans
En mai 2025, le kilo de poulet était tombé sous les 200 dinars au gros dans plusieurs wilayas. Certains éleveurs avaient alors éliminé des lots entiers de poussins, faute de pouvoir les vendre à un prix couvrant les charges. TSA Algérie avait documenté ces destructions, illégales mais révélatrices d’une filière sans filet de sécurité réel.
En 2026, le contexte n’a pas fondamentalement changé. Le marché suit le même calendrier : la demande monte en flèche dès le premier jour du Ramadhan, les grossistes en profitent pour pousser les prix à la hausse, puis tout s’effondre dès que les tablées familiales se vident. Ce n’est pas une loi du marché abstraite — c’est la réalité de la distribution algérienne, où les capacités de stockage au froid sont insuffisantes pour lisser l’offre dans le temps, et où les grossistes jouent souvent le rôle de régulateurs de fait, avec une marge de manœuvre que les éleveurs n’ont pas.
L’ONAB a agi, mais sur les symptômes
Pour contenir la flambée pendant le Ramadhan, l’Office national des aliments du bétail a mis en vente du poulet congelé à 330 dinars le kilogramme. Une intervention directe, rapide, mais qui ne s’attaque pas aux causes profondes.
En janvier, une convention avait été signée entre l’ONAB et la Fédération nationale des aviculteurs : poussins subventionnés à 80 dinars l’unité, aliments sécurisés, obligation de vente à l’ONAB à 280 dinars le kilo. Sur le papier, le dispositif est cohérent. Dans les faits, il ne couvre qu’une partie de la production nationale — les éleveurs hors convention continuent de vendre au cours du marché, avec tous les risques que cela implique.
Ce que les éleveurs redoutent pour l’été
Deux échéances concentrent les inquiétudes du secteur.
L’Aïd El Kbir d’abord. Lors de cette fête, un mouton est abattu dans presque chaque foyer algérien qui en a les moyens. La consommation de poulet s’effondre. Les boucheries de volailles tournent au ralenti pendant une à deux semaines. Les éleveurs qui sortiront leurs poulets au mauvais moment se retrouveront avec des stocks invendables.
La fermeture des cantines ensuite. Les restaurants universitaires du MESRS, les cantines des lycées et des collèges, les foyers de travailleurs — tous ces circuits institutionnels disparaissent entre juin et septembre. En volume, cela représente plusieurs dizaines de milliers de repas par jour qui n’auront plus besoin de poulet. Pour les aviculteurs qui ont structuré leur production en comptant sur ces débouchés réguliers, l’été peut vite devenir un problème de trésorerie.
250 dinars le kilo : acceptable pour qui ?
Pour les ménages d’Alger, de Constantine ou d’Oran, 280 à 300 dinars au détail reste une dépense gérable, à condition que le prix ne remonte pas à 350 dinars le mois suivant. Le poulet est, et de loin, la viande la plus accessible en Algérie. Le bœuf dépasse les 2 000 dinars le kilo, le mouton frôle les 2 500 dinars en dehors de la période de l’Aïd. La volaille joue donc un rôle social réel dans l’alimentation des classes moyennes et populaires — ce qui explique que l’État surveille ces prix de près et intervient directement quand ils s’emballent.
Pour les éleveurs, en revanche, 250 dinars au gros est un niveau qui laisse peu de marge. Un producteur disposant d’un poulailler standard de 5 000 à 10 000 têtes, avec des charges en aliments, en énergie et en produits vétérinaires, estime généralement son seuil de rentabilité autour de 230 à 240 dinars le kilo — selon les wilayas, les fournisseurs et l’accès aux subventions. Descendre sous ce seuil, même temporairement, peut compromettre le cycle d’élevage suivant.
Le vrai problème : une filière sans mémoire institutionnelle
Ce qui frappe, en relisant l’historique des prix sur les cinq dernières années, c’est la régularité des crises. Flambée en hiver et au Ramadhan, effondrement au printemps et en été, intervention de l’État en urgence, puis retour à la normale… jusqu’à la prochaine flambée.
La filière avicole algérienne dispose pourtant d’une production significative — le pays figure parmi les premiers producteurs africains de volaille. Mais elle reste structurée autour de petites unités de production atomisées, peu capitalisées, sans accès au crédit bancaire dans des conditions acceptables, et sans infrastructure de stockage permettant de différer la mise sur le marché.
Le Maroc a en partie résolu ce problème en développant des intégrateurs privés qui contrôlent toute la chaîne — du poussin au point de vente — en mutualisant les risques. En Algérie, ce modèle n’a pas encore trouvé de traduction concrète à grande échelle. La convention ONAB-aviculteurs est un pas dans la bonne direction, mais elle reste une réponse administrative à un problème qui appelle une restructuration industrielle.
À 250 dinars au gros et 280 dinars au détail, le poulet est redevenu abordable pour les consommateurs algériens. C’est une bonne nouvelle concrète, mesurable, immédiate. Mais elle ne doit pas masquer ce que les chiffres de l’été 2025 rappellent avec brutalité : quand les prix s’effondrent sous le seuil de rentabilité, ce ne sont pas les grossistes ni les consommateurs qui en paient le prix — ce sont les éleveurs, qui détruisent leurs stocks ou abandonnent leurs poulaillers. Tant que la filière ne disposera pas d’outils pour amortir ces cycles — capacités frigorifiques, fonds de stabilisation, accès au crédit — l’Algérie continuera de gérer son marché de la volaille dans l’urgence, crise après crise.