En Algérie, plus de 90% des transactions se font encore en cash, selon plusieurs analyses économiques récentes. Dans ce contexte, la start‑up Gifty veut devenir un maillon central de la transition vers le paiement numérique, en proposant une application unique pour les factures, les recharges, les achats en ligne et les cartes cadeaux digitales. Fondée en 2023 à Alger par Abderrahmane Anemiche, Gifty se présente comme une plateforme hybride, à la fois application mobile, réseau de bureaux de tabac connectés et outil de fidélisation pour les entreprises.
Avec plus de 200 000 inscrits, plus de 8 millions de transactions traitées et un réseau de 18 000 points de vente agréés, la fintech s’impose progressivement comme une partie intégrante de l’écosystème du paiement mobile en Algérie, au moment où les autorités lancent DZ Mob Pay et renforcent l’inclusion financière. Gifty, qui ambitionne de devenir la première néobanque algérienne, illustre une nouvelle génération de start‑ups locales qui cherchent à contourner les limites des infrastructures bancaires traditionnelles tout en restant proches du commerce de proximité.
Une application hybride entre cash et digital
Gifty repose sur une application mobile disponible sur iOS, sur l’AppGallery Huawei et sur Android, avec déjà plus de 100 000 téléchargements sur Google Play, selon les pages officielles de l’application. L’utilisateur crée un compte, recharge son portefeuille numérique via carte bancaire locale (CIB) ou EDahabia, puis utilise ce solde pour régler un large éventail de services quotidiens.
Les services couvrent notamment :
- Les factures d’électricité, de gaz, d’eau et d’internet (Sonelgaz, SEAAL, ADE, etc.).
- Les recharges téléphoniques Flexy (Djezzy), Storm (Ooredoo), Mobilis et d’autres services mobiles.
- Les abonnements Internet, la vignette automobile, les mensualités AADL et d’autres services publics ou financiers.
L’application permet aussi de payer des bons d’achat numériques, scannés en caisse chez des enseignes partenaires, ou d’acheter directement en ligne sur des sites comme Jumia, Areej, PMG, Footland ou S‑market. Un bon QR code ou un lien de paiement sécurisé suffit pour régler les achats en magasin ou en ligne, ce qui rapproche le modèle de Gifty des solutions de paiement par QR code comme DZ Mob Pay, récemment étendu à 15 banques en 2026.
Un réseau de bureaux de tabac comme relais de la banque du quotidien
Contrairement à une simple application bancaire, Gifty s’appuie fortement sur un réseau physique de distribution : plus de 18 000 bureaux de tabac partenaires, soit environ 78% de la couverture nationale de ce type de points de vente. Ce maillage permet de faire converger le cash et le digital, en offrant aux usagers peu familiers avec les services bancaires en ligne un guichet de proximité.
À travers ces points de vente, les utilisateurs peuvent :
- Recharger leur solde Gifty en espèces.
- Créer ou activer leur compte, comme dans un bureau de poste ou une agence bancaire bulle 2.0.
- Régler des factures, des commissions VTC ou des services divers, sans passer par l’application pour toutes les étapes.
Ce modèle « buraliste 2.0 » a déjà permis à plus de 100 000 chauffeurs VTC de payer leurs commissions rapidement, alors que les solutions existantes échouaient à répondre à ce besoin précis, selon les informations données par le fondateur de Gifty. Pour les banques, ce type de réseau de distribution complémente les TPE et les services de paiement mobile en restaurant une proximité physique, alors que le montant des paiements électroniques en Algérie a dépassé 939 milliards de dinars en 2025, contre 643,8 milliards en 2024.
Le pari de la néobanque et de l’inclusion financière
Gifty ne se revendique pas seulement comme une application de paiement, mais comme une néobanque en devenir, avec une stratégie clairement orientée vers l’inclusion financière. L’objectif affiché de son fondateur, Abderrahmane Anemiche, est de proposer une « banque du quotidien » accessible depuis le bureau de tabac du quartier, avec : création de compte, recharge, transferts d’argent et paiement de factures, le tout en quelques minutes.
Les fondations de cette néobanque reposent sur :
- Un portefeuille digital simple et sécurisé, compatible avec les cartes bancaires locales.
- Un système de paiement par QR code dynamique, aligné avec les évolutions réglementaires de DZ Mob Pay.
- Une ouverture vers l’open banking, pour connecter progressivement différents services financiers.
Le processus de demande d’agrément bancaire est en cours et nécessiterait environ encore douze mois de procédures, selon les déclarations de Gifty. Une levée de fonds est également prévue pour financer l’infrastructure et l’expansion, avec l’ambition d’ouvrir d’ici fin 2026 plusieurs centaines de nouveaux points de vente « Gifty » à l’enseigne de la marque. Si le projet aboutit, Gifty Bank pourrait être un des premiers acteurs algériens à proposer une néobanque pleinement digitale, tout en s’inscrivant dans la stratégie nationale qui vise 20 000 start‑ups d’ici 2029.
Gifty corporate : fidélisation, cadeaux et récompenses digitales
Au-delà des particuliers, Gifty développe une offre corporate structurée, avec notamment des cartes cadeaux digitales multi‑enseignes, des programmes d’incitation et des outils de fidélisation pour les entreprises. Cette solution Corporate permet aux marques de récompenser collaborateurs, fournisseurs et partenaires, en les laissant choisir leurs cadeaux parmi plusieurs millions de produits disponibles sur la plateforme.
Les principales briques de l’offre B2B sont :
- Gifty Corporate : cartes cadeaux multi‑enseignes, incitation, challenges et récompenses digitales instantanées.
- Gifty Boost : fonctionnalité marketing interactive qui transforme des emballages ou des codes (par exemple sur des bouchons Fanta) en cadeaux numériques à saisir dans l’application.
- Gifty Reward : outil de suivi des réseaux de distribution, avec tableaux de bord analytiques et KPI en temps réel.
Des groupes comme Coca‑Cola, Djezzy, Unilever, Lafarge, Heetch, Indrive, Imperial Brands, GBFoods ou TotalEnergies figurent déjà parmi les partenaires de Gifty, ce qui renforce la crédibilité de la plateforme auprès des grandes entreprises. Pour les marques, la solution permet de dématérialiser les campagnes de fidélisation, de réduire les coûts logistiques liés aux cadeaux physiques et de mieux tracer l’engagement des clients.
Le contexte économique et réglementaire algérien
Gifty s’inscrit dans un contexte où l’État algérien pousse l’adoption des paiements électroniques, avec le lancement de DZ Mob Pay dès janvier 2025. Ce système de paiement mobile par QR code, porté par le GIE Monétique et mis en place avec les banques et Algérie Poste, vise à rendre gratuites et interopérables les transactions entre particuliers et commerçants.
En 2025, le montant global des paiements électroniques (TPE, internet, téléphone mobile) a atteint 939 milliards de dinars, contre 643,8 milliards en 2024, ce qui illustre une montée en puissance rapide du cashless. L’extension de DZ Mob Pay à 15 banques en 2026 et la multiplication des TPE dans les commerces renforcent la pression structurelle en faveur des solutions digitales comme Gifty.
Parallèlement, un fonds de financement des start‑ups a été créé par le président algérien, avec l’objectif de soutenir 20 000 entreprises innovantes d’ici 2029, le secteur numérique étant l’un des principaux bénéficiaires. Dans ce cadre, Gifty représente un exemple de fintech locale qui combine innovation, proximité et modèle économique viable, avec un chiffre d’affaires à 6 chiffres déjà dégagé, selon Forbes Afrique.
Enjeux, risques et perspectives de Gifty
Le pari de Gifty est ambitieux : transformer un pays encore largement attaché au cash en un territoire où la banque du quotidien est accessible depuis le commerce de proximité, tout en s’intégrant à un écosystème bancaire qui se digitalise. L’un des principaux atouts de la start‑up réside dans son modèle hybride : une application mobile simple, un réseau de distribution physique très dense, et une base technologique éprouvée avec plus de 8 millions de transactions et une croissance annuelle de l’ordre de 120%.
Néanmoins, plusieurs défis subsistent :
- La durée et la complexité des procédures d’agrément bancaire, qui peuvent retarder le lancement de Gifty Bank.
- La concurrence croissante des banques et des solutions de paiement mobile nationales (DZ Mob Pay, TPE, virements bancaires).
- L’importance de la confiance des utilisateurs, notamment pour les transactions sensibles comme les paiements de factures publiques ou les transferts d’argent.
Sur le plan stratégique, Gifty envisage aussi de s’ouvrir à la diaspora maghrébine en Europe et de s’inspirer des modèles de néobanques africaines qui combinent services financiers, paiements mobiles et plateformes de fidélisation. Si elle réussit son passage du statut de fintech à celui de néobanque, Gifty pourrait devenir un acteur clé de la modernisation du commerce, de l’inclusion financière et de la numérisation de l’économie algérienne.
Conclusion : une fenêtre sur la banque du quotidien en Algérie
Gifty incarne une nouvelle génération de fintechs locales en Algérie, qui cherchent à transformer les habitudes de paiement plutôt que de se contenter de les reproduire à l’identique. En centralisant factures, recharges, achats e‑commerce et cartes cadeaux dans une seule application, tout en s’appuyant sur un réseau de bureaux de tabac connectés, Gifty s’inscrit dans le mouvement plus large de digitalisation des paiements, accéléré par les initiatives comme DZ Mob Pay et les politiques de promotion de l’innovation.
La plateforme n’est pas seulement un outil de paiement, mais une tentative de redéfinir la relation entre les Algériens, le cash et la banque, en rendant la gestion financière plus simple, plus proche et plus émotionnelle, notamment via les cadeaux numériques personnalisés. Si Gifty parvient à passer le cap de la néobanque, elle pourrait devenir un symbole de la modernisation bancaire à l’algérienne : digitale, mais profondément enracinée dans le commerce de quartier et les usages locaux.


