Trois ans après avoir légalisé la culture du cannabis à des fins médicales et industrielles, le Maroc présente un bilan chiffré impressionnant. En 2025, la superficie cultivée légalement a doublé en un an pour atteindre 4 751 hectares. Mais à quelques kilomètres de ces coopératives agréées, des tunnels clandestins continuent d’alimenter l’Europe en résine illicite. Le paradoxe marocain est là, entier.
Loi 13-21 : trois ans après, le bilan de l’ANRAC
La loi n°13-21, adoptée en 2021 et entrée en vigueur progressivement, a confié à l’Agence nationale de réglementation des activités relatives au cannabis (ANRAC) la mission d’encadrer toute la chaîne : des semences à l’exportation. Ce cadre juridique a mis fin à des décennies d’ambiguïté dans le Rif, où des dizaines de milliers de familles cultivaient le kif dans une illégalité tolérée.
Les chiffres publiés par l’ANRAC en avril 2026 parlent d’eux-mêmes. En un an, le nombre de coopératives autorisées est passé de 185 à 366, et celui des agriculteurs enregistrés de 2 647 à 5 493. Ce n’est pas seulement une progression statistique : c’est la formalisation, parcelle après parcelle, d’une économie qui fonctionnait jusqu’ici hors de tout contrôle.
De la plante au médicament : une chaîne de valeur qui prend forme
Ce qui distingue la stratégie marocaine des autres pays producteurs, c’est sa volonté affichée de ne pas rester au stade de la matière première. En 2025, 141 produits dérivés issus du cannabis légal ont été répertoriés : médicaments, compléments alimentaires, cosmétiques. Quinze médicaments à base de cannabis sont en cours de production, et 21 compléments alimentaires ont obtenu leur enregistrement auprès de l’Agence marocaine des médicaments.
C’est précisément cette montée en gamme que vise Mohammed VI en promouvant la vision d’un Maroc « pharmacie du monde ». La stratégie ressemble, dans ses grandes lignes, à ce que le Canada a réalisé après 2018 ou ce que l’Uruguay a amorcé dès 2013 — à la différence que le Maroc part d’un terreau de production illicite massif qu’il cherche à reconvertir de l’intérieur.
Sept pays à l’export, 240 millions d’euros visés
Sur le plan commercial, la filière licite a obtenu des autorisations d’exportation vers sept pays : France, Suisse, Portugal, Luxembourg, République tchèque, Australie et Afrique du Sud. Cette liste — qui mêle des voisins européens et des marchés lointains — reflète une diplomatie économique délibérée, visant à sécuriser des débouchés diversifiés avant que la concurrence internationale ne s’intensifie.
L’objectif initial du gouvernement marocain était de capter entre 10 et 15% du marché européen du cannabis médical, soit environ 240 millions d’euros de revenus annuels. En 2025, cet objectif reste un horizon. Avec 67 autorisations d’exportation délivrées, le Maroc avance, mais lentement — le marché européen est fragmenté, chaque pays ayant sa propre réglementation d’importation.
Le tunnel de Ceuta : l’illicite se réinvente en sous-sol
C’est l’image qui a relancé le débat en mars 2026. Les forces de sécurité espagnoles ont découvert sous Ceuta (Sebta) un tunnel souterrain sophistiqué, équipé d’un monte-charge électrique et d’une chambre de stockage baptisée « Narcodispensa » par ses constructeurs. L’opération policière « Ares » a débouché sur 27 arrestations et la saisie de 17 tonnes de drogue, de 1,4 million d’euros en liquide et de 17 véhicules de luxe.
Le détail qui a embarrassé Rabat : l’entrée marocaine du tunnel se trouvait dans une zone sous contrôle militaire, relançant des soupçons de complicité au sein des forces de l’ordre. Le parquet espagnol a ouvert une enquête pour trafic international. C’est un signal inquiétant qui illustre la résistance du crime organisé face à la régulation — et l’ampleur du travail qu’il reste à accomplir.
Rif : entre inclusion et méfiance
Sur le terrain, dans les provinces de Chefchaouen, Al Hoceïma et Taounate, la transition n’est pas perçue de la même manière par tous les paysans. Certains coopérateurs témoignent d’une amélioration réelle de leurs revenus et d’un accès à des intrants de qualité. D’autres, non éligibles aux licences ANRAC — faute de terres cadastrées ou de capital suffisant — restent dans l’illégalité par défaut, et non par choix.
Ce point structurel est sous-estimé dans les bilans officiels. La loi 13-21 a créé un secteur légal viable, mais elle n’a pas résolu la question de l’accès équitable pour les petits producteurs. Les coopératives représentent encore une minorité des cultivateurs du Rif historique.
Ce que ce bilan révèle vraiment
L’industrie légale du cannabis au Maroc a atteint en 2025 un seuil de crédibilité : superficie doublée, produits diversifiés, marchés à l’export ouverts. Mais trois tensions demeurent non résolues.
Premièrement, l’écart entre les chiffres de l’ANRAC et la réalité du terrain dans le Rif reste difficile à mesurer indépendamment — le Maroc ne dispose pas encore d’un audit externe de sa filière licite.
Deuxièmement, la persistance du trafic illicite, illustrée par le tunnel de Ceuta, montre que la légalisation partielle n’élimine pas le marché noir — elle coexiste avec lui.
Troisièmement, l’Europe — principal marché visé — reste prudente. La France, par exemple, n’a autorisé qu’une expérimentation limitée du cannabis médical, ce qui contraint les volumes importables depuis le Maroc.
Le Maroc a réussi à poser les bases d’une industrie du cannabis légal structurée en trois ans. C’est une performance réelle, dans un contexte régional où peu de pays ont osé cette transition. Mais le vrai test de maturité sera la capacité du royaume à démontrer — chiffres à l’appui et vérifiables — que la filière légale réduit effectivement le trafic illicite, et que les bénéfices atteignent les petits paysans du Rif, pas seulement les coopératives les mieux capitalisées. Ce bilan-là, l’ANRAC ne l’a pas encore publié.


