Depuis vingt-trois ans, Sinopec fore en Algérie sans jamais envoyer un seul baril vers ses raffineries de Tianjin ou de Qingdao. Ce schéma — inhabituel dans l’industrie pétrolière mondiale — a pris fin brutalement le 28 février 2026, le jour où l’Iran a fermé le détroit d’Hormuz après des frappes américano-israéliennes. En moins de soixante jours, des traders chinois ont commencé à acheter du Sahara Blend sur le marché spot. Non pas parce qu’un accord politique l’avait décidé. Parce qu’ils n’avaient plus le choix.
Sinopec en Algérie : le paradoxe du foreur qui n’achetait pas
C’est l’une des particularités les moins commentées du secteur pétrolier africain. Sinopec opère en Algérie depuis 2002 dans le cadre de contrats d’association avec Sonatrach. Elle extrait du brut à Zarzaïtine, dans le Tassili N’Ajjer, à plus de 1 800 kilomètres d’Alger. Elle y investit des centaines de millions de dollars. Mais les barils produits ne prennent pas la route de la Chine : ils sont vendus via les terminaux algériens aux clients habituels de Sonatrach, principalement des raffineurs européens .
En mai 2022, Sonatrach et Sinopec ont prolongé leur partenariat sur Zarzaïtine de 25 ans, pour 490 millions de dollars, avec l’objectif d’extraire 95 millions de barils supplémentaires . En février 2025, un nouveau contrat de 850 millions de dollars sur le bloc Hassi Berkane Nord — 9 700 km² entre Ouargla et El Meniaa — a été signé pour 30 ans . En novembre 2025, Sinopec Guangzhou Engineering a décroché la construction d’une unité de raffinage à Arzew, 738 000 tonnes par an .
Toute cette infrastructure industrielle — des puits du Sahara au terminal d’Arzew — était au service du marché mondial, pas de la Chine elle-même. Pékin construisait la pompe mais ne buvait pas l’eau.
28 février 2026 : le jour où le Golfe s’est refermé
Ce jour-là, des frappes américano-israéliennes visent des installations iraniennes. L’Iran riposte en fermant le détroit d’Hormuz. Pour la Chine, qui importe chaque année plus de 500 millions de tonnes de pétrole, c’est une catastrophe logistique sans précédent depuis la crise de 1973 .
Les chiffres compilés par Kpler, spécialiste du tracking maritime des flux d’hydrocarbures, sont sans appel : les importations chinoises de brut en provenance du Moyen-Orient chutent de 28% sur les cinq premiers mois de 2026, à 581 millions de barils . Les carburants raffinés s’effondrent encore plus vite : la part des fournisseurs du Golfe dans les importations chinoises de produits pétroliers passe de 41% en 2025 à moins de 1% en mai 2026 . En deux mois, une filière d’approvisionnement construite sur des décennies disparaît presque entièrement.
La Russie absorbe une partie du manque. Le Brésil et l’Afrique de l’Ouest aussi. Mais sur les carburants raffinés, une seule grande région progresse dans ses livraisons vers la Chine entre janvier et mai 2026 : l’Afrique du Nord . Le South China Morning Post, qui suit de près les achats énergétiques chinois, qualifie alors l’Algérie d’« urgence » pour la sécurité d’approvisionnement de Pékin. Le mot est fort. Il est précis.
Le Sahara Blend, un brut que les raffineurs s’arrachent
Pourquoi l’Algérie plutôt que la Libye ou le Nigeria ? La réponse tient en deux chiffres : API 43,2° et 0,10% de teneur en soufre . Le Sahara Blend est l’un des bruts les plus légers et les plus doux du marché mondial. Concrètement, il produit davantage d’essence et de kérosène par baril que la plupart des autres bruts, avec un coût de traitement en raffinerie nettement inférieur.
Cette qualité, déjà prisée par les raffineurs espagnols et italiens, est précisément ce dont manquent les raffineries chinoises habituellement approvisionnées en brut léger du Golfe. La compétition pour les cargaisons algériennes s’est donc intensifiée en quelques semaines, entre acheteurs européens sous pression depuis la guerre en Ukraine, traders asiatiques privés de brut du Détroit, et désormais sociétés de négoce chinoises actives sur le spot .
Des achats de crise, pas un basculement stratégique
Une nuance s’impose, et elle est essentielle : les achats chinois de brut algérien en 2026 ne découlent d’aucun accord bilatéral, d’aucun contrat d’État à État, d’aucune concertation entre Sonatrach et Pékin . Ce sont des transactions spot, réalisées par des traders privés chinois sur le marché physique international. La géopolitique a créé le besoin ; le marché a fourni la réponse.
Ce distinguo conditionne la durabilité de ce flux. Si le détroit d’Hormuz rouvre — même partiellement — la pression spot sur le Sahara Blend se relâchera. Rien dans les contrats existants n’oblige Sonatrach à réserver des cargaisons aux acheteurs chinois plutôt qu’aux clients européens de longue date.
Ce qui pourrait changer la donne à plus long terme, c’est l’évolution des futurs contrats d’exploration. Le protocole signé en juillet 2025 entre Sonatrach et Sinopec sur les blocs Gourara et East Berkine est encore au stade des études préliminaires . Mais la crise d’Hormuz a créé un précédent : pour la première fois, Pékin a démontré qu’elle avait un besoin physique urgent de brut algérien. Cette dépendance révélée peut devenir un levier de négociation pour Alger lors du prochain cycle de contrats.
La CNPC, ZPEC, CNTIC : Pékin diversifie ses acteurs en Algérie
Sinopec n’est plus seul. En mars 2026, la CNPC (China National Petroleum Corporation) — rival direct de Sinopec au sein de l’appareil pétrolier chinois — a signé un accord de 4,8 milliards de dollars pour développer le gisement gazier de Hassi Mouina, dans la wilaya d’Adrar, pour 25 ans. L’objectif annoncé : augmenter la production algérienne de plus de 8 milliards de mètres cubes de gaz par an, renforçant ainsi les capacités d’exportation vers l’Europe via les gazoducs existants.
En juin 2025, lors du processus Algeria Bid Round, ZPEC — spécialiste chinois des services parapétroliers — a remporté le développement du bloc Zerafa II. En mai 2025, le CNTIC avait de son côté annoncé vouloir renforcer ses investissements dans les infrastructures énergétiques algériennes.
La cartographie est désormais claire : Pékin a déployé au moins trois grandes entités publiques sur le sol algérien, avec des rôles complémentaires — exploration pour Sinopec, développement gazier pour la CNPC, services pour ZPEC et CNTIC. Ce n’est pas la stratégie d’un pays qui cherche un débouché opportuniste. C’est une présence coordonnée, construite sur la durée.
Sonatrach sous pression : des volumes insuffisants face à une demande record
La production algérienne a atteint 973 000 barils par jour en février 2026 . C’est son meilleur niveau depuis deux ans et demi — mais c’est encore bien en deçà du pic de 1,4 million de barils par jour atteint en 2014, époque à laquelle les grands gisements sahariens tournaient à plein régime .
Sonatrach ne peut pas simplement ouvrir les vannes pour répondre à la demande chinoise. Elle honore en priorité ses contrats gaziers pluriannuels avec l’Italie via le gazoduc Transmed et avec l’Espagne via Medgaz — des engagements contractuels qui ne se renégocient pas en quelques semaines. La marge de manœuvre pour les ventes spot est donc étroite, même dans un contexte de prix élevés .
Le plan d’investissement 2025–2029 de Sonatrach prévoit 60 milliards de dollars au total, avec 17 nouveaux contrats signés en un an pour 7 milliards d’engagements cumulés . Mais dans le secteur pétrolier, un contrat signé aujourd’hui ne produit pas avant quatre à sept ans. L’Algérie est riche en ressources, contrainte en capacités. C’est précisément ce décalage que les investisseurs chinois cherchent à combler — à leur propre avantage.
Alger tient une carte rare — reste à savoir comment la jouer
En quelques semaines, la fermeture d’Hormuz a fait de l’Algérie ce qu’elle n’était pas dans l’agenda énergétique de Pékin : une priorité. Le Sahara Blend s’achète en urgence sur le spot. La CNPC investit 4,8 milliards dans le gaz d’Adrar. ZPEC et CNTIC se positionnent sur les blocs encore à développer.
Mais une urgence n’est pas un partenariat. Et une hausse des achats spot n’est pas une réorientation stratégique des flux. Pour qu’Alger transforme cette conjoncture exceptionnelle en levier durable, il faudra que Sonatrach négocie les prochains cycles de contrats en intégrant la nouvelle donne : la Chine a besoin de son brut, physiquement, pas seulement industriellement. Cette asymétrie nouvelle — inédite depuis vingt-trois ans de coopération — est peut-être la vraie rupture de 2026. Reste à savoir si les prochaines négociations en tireront les conséquences.