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Brandt : après 700 licenciements, soixante ex-salariés traînent Cevital devant les tribunaux français

Ils ont construit des machines à laver pendant vingt ou trente ans dans les usines du Loiret et du Loir-et-Cher. Aujourd’hui, certains sont au chômage, d’autres en reconversion forcée à 50 ans passés. Soixante d’entre eux ont décidé de ne pas en rester là : dès mai 2026, ils saisissent la justice pour demander des comptes au groupe algérien Cevital, actionnaire de Brandt depuis 2014.

Deux procédures, une seule cible : Cevital

L’avocat des plaignants, Me Fiodor Rilov — connu pour avoir défendu les salariés de Goodyear Amiens et de Fralib — a confirmé deux procédures distinctes.

La première, devant le conseil de prud’hommes, vise à obtenir des indemnités pour licenciements sans cause réelle ni sérieuse. La seconde, plus ambitieuse, sera déposée devant le tribunal judiciaire d’Orléans : il s’agit d’engager la responsabilité civile de Cevital en tant que société mère, pour avoir, selon les plaignants, précipité la liquidation par des décisions de gestion fautives.

C’est sur ce second terrain que la bataille sera la plus âpre. Le droit français protège en principe l’autonomie juridique des filiales. Pour franchir ce « voile sociétaire », les avocats devront démontrer soit une confusion des patrimoines entre Cevital et Brandt, soit une immixtion directe du groupe algérien dans la gestion de sa filiale française — ce qui suppose de produire des documents internes, des emails de direction, des flux financiers. Un travail d’enquête judiciaire de longue haleine.

Saint-Jean-de-la-Ruelle, décembre 2025 : la fin d’une ligne de production

Pour comprendre la colère de ces salariés, il faut revenir aux jours qui ont suivi le 11 décembre 2025, date à laquelle le tribunal de Nanterre a prononcé la liquidation judiciaire. Sur le site de Saint-Jean-de-la-Ruelle, commune de la banlieue d’Orléans, environ 350 personnes ont appris ce jour-là qu’il n’y avait pas de repreneur industriel. À Vendôme, 93 salariés supplémentaires ont subi le même sort.

Ce qui a frappé les syndicats, c’est la brutalité du calendrier : le placement en redressement judiciaire ne datait que du 1er octobre 2025, soit dix semaines plus tôt. En deux mois et demi, une entreprise fondée au début du XXe siècle avait cessé d’exister en tant qu’entité industrielle française. Cyril Aubert, secrétaire CFTC du CSE, a résumé ce sentiment avec une précision rare : « On était un peu le dernier village gaulois qui résiste à l’envahisseur. » Une image qui dit aussi la conscience aiguë qu’avaient ces salariés d’être l’un des derniers sites de fabrication d’électroménager encore debout en France.

Ce que Cevital a fait — et n’a pas fait — en dix ans

Quand Issad Rebrab rachète Brandt en 2014, le scénario est celui d’un investissement industriel assumé. Le fondateur de Cevital, premier groupe privé d’Algérie avec des activités dans l’agroalimentaire, l’acier et la distribution, promettait de réinvestir dans l’outil de production et de positionner Brandt sur le segment premium face aux géants asiatiques.

Dix ans plus tard, le bilan est inverse. Non seulement la montée en gamme n’a pas eu lieu à la hauteur attendue, mais le groupe n’a pas réussi à dégager les ressources nécessaires pour moderniser ses chaînes françaises. La situation judiciaire d’Issad Rebrab en Algérie — condamné en 2019 dans des affaires économiques — a vraisemblablement perturbé la gouvernance du groupe et tari certains flux de financement vers l’Europe. C’est précisément ce point que les avocats des salariés entendent instruire devant le tribunal d’Orléans.

18,6 millions d’euros pour des marques sans usines

Le 13 mars 2026, le tribunal a validé la cession des marques BrandtSauter et De Dietrich au groupe Cafom pour 18,6 millions d’euros. Cafom, spécialiste de la distribution d’équipements dans les Outre-mer français, n’est pas un industriel. Il rachète des noms commerciaux et des stocks, pas des machines-outils ni des savoir-faire d’atelier.

Son PDG, Hervé Giaoui, a annoncé en mars 2026 vouloir relancer une production française d’ici septembre 2026, en commençant par les gammes haut de gamme Sauter et De Dietrich. Les anciens salariés de Saint-Jean-de-la-Ruelle ont entendu ces déclarations avec un mélange de méfiance et d’amertume : si une production locale était viable, pourquoi aucun des 36 candidats à la reprise ne l’avait-il proposé lors du processus judiciaire ?

À Vendôme, un salon de l’emploi pour panser les plaies

En février 2026, la préfecture de Loir-et-Cher et France Travail ont organisé un job dating à Vendôme. Une quarantaine d’entreprises industrielles locales — plasturgistes, équipementiers automobiles, agroalimentaire — ont proposé des postes à 78 anciens salariés de Brandt. Les profils les plus demandés : techniciens de maintenance et conducteurs de ligne, des métiers transférables. Les plus en difficulté : les opérateurs spécialisés sur des machines spécifiques à Brandt, dont les compétences sont difficilement valorisables ailleurs sans reconversion formelle.

Pour les salariés de plus de 55 ans — nombreux dans ces usines — les dispositifs comme le Projet de Transition Professionnelle ou la retraite progressive restent les voies les plus réalistes, mais aussi les plus douloureuses à accepter pour des personnes qui n’avaient pas prévu de quitter le travail avant 62 ou 64 ans.

Une jurisprudence à construire sur la responsabilité des actionnaires étrangers

L’enjeu juridique de ce procès dépasse Brandt. Si les salariés obtiennent gain de cause devant le tribunal d’Orléans — même partiellement —, cela créerait un précédent applicable à toute société mère étrangère dont une filiale française serait liquidée dans des conditions contestables.

Le cas Metaleurop (2006) reste la référence en la matière : la cour d’appel de Douai avait condamné la société mère à contribuer aux dettes sociales de sa filiale mise en liquidation, après avoir établi une confusion de patrimoines. Mais cette jurisprudence reste isolée, et les conditions de sa réapplication à Cevital-Brandt ne sont pas acquises.

Ce que ce procès oblige, en revanche, c’est à poser publiquement une question que le droit des sociétés a longtemps esquivée : quand un groupe rachète une entreprise, ses salariés, ses savoir-faire et ses territoires, quelle est la durée minimale de l’engagement ? Il n’existe aujourd’hui aucun mécanisme contraignant en France — ni clause de maintien d’emploi exécutoire sur dix ans, ni caution industrielle exigée à l’acquisition.

Soixante dossiers déposés au greffe ne referont pas tourner les chaînes de Saint-Jean-de-la-Ruelle. Mais ils posent, avec la précision froide d’une assignation en justice, une question que ni Cevital, ni les pouvoirs publics n’ont voulu trancher depuis dix ans : qui est responsable quand un investissement industriel étranger tourne mal, et que paie-t-on quand on repart ? Les audiences à venir seront, au minimum, un espace où cette question sera enfin instruite contradictoirement.

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