Il y a quelques semaines, le groupe Ember publiait un chiffre qui a fait le tour des rédactions énergétiques mondiales : pour la première fois de l’histoire, les énergies renouvelables ont produit plus d’électricité que le charbon sur la planète. Le même jour, les statistiques de l’AIE rappelaient que l’Algérie, elle, produit toujours 99% de son électricité au gaz naturel. Deux réalités, une même date. Ce décalage n’est pas une anomalie passagère. C’est le résultat de quinze ans de décisions, d’ajustements budgétaires et de priorités qui ont systématiquement fait passer les hydrocarbures avant le soleil.
Quinze ans de promesses solaires, une courbe qui ne décolle pas
En 2011, l’Algérie avait annoncé l’un des programmes renouvelables les plus ambitieux du continent africain : 22 000 mégawatts d’énergie propre d’ici 2030. À l’époque, l’enthousiasme était réel. Le potentiel saharien est objectivement exceptionnel — plus de 3 000 heures d’ensoleillement par an dans le Grand Sud, un gisement que l’Allemagne, championne du solaire mondial, ne connaîtra jamais.
Mais la courbe d’installation n’a jamais décollé. En 2023, soit douze ans après le lancement du programme, moins de 5% de l’objectif revu à la baisse — ramené à 15 000 MW avec une échéance repoussée à 2035 — avait été concrétisé, selon le Transnational Institute. En janvier 2026, l’AIE prévoit une part solaire de 2% dans le mix algérien à l’horizon 2030. Deux pour cent. Dans un pays qui possède le deuxième plus grand territoire africain et l’un des déserts les plus irradiés de la planète.
Les raisons de ce blocage ne sont pas mystérieuses. Les appels d’offres du programme national des énergies renouvelables ont accumulé les retards administratifs. Les investisseurs privés, notamment étrangers, se sont heurtés à un cadre réglementaire peu lisible. Et pendant ce temps, le gaz — abondant, subventionné, maîtrisé — continuait de produire l’électricité sans poser de question.
Sonatrach pousse à fond, l’État suit
Ce qui distingue l’Algérie de nombreux autres pays riches en gaz, c’est l’ampleur du pari sur les hydrocarbures en 2026 — non pas malgré la conjoncture, mais précisément à cause d’elle.
En janvier 2026, la production mensuelle de gaz algérien a atteint 10,44 milliards de mètres cubes, soit +7% en un an. Sonatrach vise une production annuelle de 200 milliards de m³ d’ici 2030, contre 137 milliards en 2023. Pour y arriver, le groupe a engagé un plan d’investissement de 60 milliards de dollars sur 2025-2029, dont 80% concentrés sur l’exploration et la production en amont. Concrètement : sur chaque dollar investi dans l’énergie algérienne, 0,80 dollar va creuser des puits, pas installer des panneaux.
Cette stratégie a trouvé une validation inattendue début 2026. La fermeture du détroit d’Ormuz, conséquence des tensions militaires entre les États-Unis, Israël et l’Iran, a provoqué une hausse brutale des prix du gaz en Europe. Sonatrach s’est retrouvé en position de force, acheteurs européens à la porte. Dans ce contexte, remettre en cause le modèle gazier ressemble, pour les décideurs algériens, à renoncer à une rente au moment exact où elle atteint son plus haut niveau.
Le piège du gaz bon marché : quand la subvention étouffe le solaire
Il existe une dimension domestique souvent absente des analyses internationales sur le cas algérien. Le gaz utilisé pour produire de l’électricité en Algérie est valorisé à un prix très inférieur au marché international. Cette subvention implicite rend l’électricité thermique artificiellement compétitive face au solaire, qui doit, lui, financer ses coûts d’installation réels.
Résultat : un projet solaire privé en Algérie peine à trouver une rentabilité économique dans un marché où son concurrent direct — le gaz subventionné — ne joue pas selon les mêmes règles. Tant que cette distorsion de prix ne sera pas corrigée, les signaux envoyés aux investisseurs resteront contradictoires, quels que soient les discours officiels sur la diversification.
C’est précisément ce point que soulignent les experts cités par TSA Algérie en mars 2026 : la transition ne peut pas s’enclencher sérieusement sans un rééquilibrage progressif des prix de l’énergie au niveau domestique. Un sujet politiquement sensible dans un pays où les prix bas de l’énergie font partie du contrat social implicite entre l’État et la population.
2026 : des réformes réelles, mais encore insuffisantes face à l’ampleur du retard
Reconnaissons ce qui a changé. Le décret exécutif n° 26-12 du 7 janvier 2026 a officiellement séparé le ministère des Énergies renouvelables de celui des Hydrocarbures. Ce n’est pas qu’un changement d’organigramme : c’est la première fois que les renouvelables disposent d’un ministère de tutelle distinct, avec un agenda propre et une ligne budgétaire identifiable.
La loi de finances 2026 a également introduit des dispositions favorables aux projets solaires et éoliens. Algeria Green Energy Cluster, qui représente les industriels du secteur, a salué ces mesures comme « de nature à faire avancer de manière importante les énergies renouvelables ». Des projets totalisant 3,2 gigawatts sont en cours de planification dans le cadre du plan 2025-2029.
Mais voilà le problème : 3,2 GW de projets en planification, face à un objectif de 15 000 MW d’ici 2035, face à une consommation électrique qui croît de 4,5% par an, cela ressemble encore à un effort insuffisant. À ce rythme de croissance de la demande, l’Algérie devra construire l’équivalent d’une nouvelle centrale tous les deux ans simplement pour ne pas décrocher — et si ces centrales fonctionnent au gaz, la boucle est bouclée.
Le calcul économique que personne ne veut faire à voix haute
Il existe un argument que les partisans de la transition commencent à formuler autrement en Algérie, en contournant délibérément le registre environnemental : chaque mégawattheure produit au gaz pour alimenter les climatiseurs algériens, c’est un volume de gaz qui ne part pas à l’exportation à 40 ou 50 dollars le mégawattheure sur les marchés européens.
Ce phénomène — l' »effet de substitution » dans le jargon des économistes pétroliers — ronge silencieusement les recettes d’exportation. Plus la demande intérieure enfle, moins il reste de gaz à vendre. L’Algérie exporte déjà moins de gaz qu’il y a dix ans en proportion de sa production. Si la consommation domestique continue de progresser au même rythme sans que le solaire prenne une part significative, le modèle rentier se fragilise de l’intérieur — sans qu’une seule décision politique visible n’en soit responsable.
C’est peut-être l’argument le plus efficace pour accélérer la transition : non pas « il faut sauver la planète », mais « chaque panneau solaire installé au Sahara, c’est un volume de gaz de plus disponible pour l’export ».
L’Algérie n’est pas en retard sur la transition énergétique par ignorance ou par idéologie. Elle est en retard parce que le gaz a toujours rendu le changement optionnel. En 2026, cette option commence à coûter cher : en recettes d’exportation érodées par la consommation intérieure, en crédibilité internationale dans un monde qui juge les économies sur leur trajectoire carbone, et en occasions manquées dans un secteur industriel — le solaire — où les coûts ont chuté de 90% en quinze ans. Le soleil algérien n’attend pas. Les investisseurs, eux, commencent à regarder ailleurs.