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Nairobi, avril 2026 : l’AFC veut que l’argent africain construise l’Afrique

Les fonds de pension kényans sont actionnaires d’une institution financière multilatérale. Les diasporas africaines envoient plus d’argent sur le continent que l’aide publique au développement. Et pourtant, le Kenya importe encore du béton préfabriqué. C’est l’absurdité que le Sommet « Africa We Build » tente de corriger depuis Nairobi.

Quand 2 500 milliards dorment dans les banques africaines

Il y a une statistique que les économistes africains répètent depuis des années sans parvenir à la transformer en politique : le secteur bancaire du continent détient environ 2 500 milliards de dollars d’actifs. Une partie de cet argent finance des bons du Trésor américain. Une autre part est placée dans des obligations européennes. Très peu irrigue les chantiers de routes nationales ou les lignes électriques inter-États.

Ce n’est pas faute de besoins. Pour atteindre la densité d’infrastructures que l’Inde a construite en trente ans, l’Afrique doit mobiliser entre 65 et 100 milliards de dollars chaque année, selon Fola Fagbule, Directeur adjoint de l’AFC . Le chiffre est connu. Ce qui est nouveau, c’est que pour la première fois, une institution entend aller chercher cet argent non pas à Washington ou à Pékin, mais à Lagos, Accra, Nairobi et Alger.

Ce que l’AFC fait que les autres ne font pas

L’Africa Finance Corporation n’est pas une banque de développement classique. Elle ne distribue pas de subventions. Elle n’émet pas de rapports sur les bonnes pratiques. Elle investit — en fonds propres, en dette, en garanties — dans des projets que personne d’autre ne veut porter en phase initiale parce que le risque paraît trop élevé .

C’est précisément ce risque d’amorçage que l’institution prend en charge. Elle structure le projet, absorbe l’incertitude des premières années, puis attire les co-investisseurs une fois le cadre stabilisé. 87% de ses engagements ciblent des projets portés par le secteur privé . Son véhicule Arise, qui gère des zones économiques spéciales au Togo, au Gabon et au Bénin, en est l’illustration concrète : des ports, des entrepôts, des zones franches construits et opérés sans un dollar d’aide internationale .

Sa crédibilité financière repose sur une architecture précise : 64% de capital public apporté par des États africains et des banques centrales, 36% d’investisseurs privés . Ce socle souverain lui vaut des notes A3 chez Moody’s et A chez S&P — des notations que la plupart des États africains n’atteignent pas eux-mêmes.

Les fonds de pension kényans ouvrent une brèche

La décision des fonds de pension kényans de prendre des participations dans l’AFC n’est pas un détail technique. C’est un changement de paradigme .

Pendant des décennies, les gestionnaires de fonds de retraite africains ont justifié leur prudence par l’instabilité réglementaire locale. Résultat : des millions de cotisants africains voyaient leur épargne placée à l’étranger pendant que leurs routes restaient défoncées. Le précédent kényan dit l’inverse : les infrastructures africaines peuvent être un actif de retraite rentable et sécurisé, à condition d’être correctement structurées.

C’est l’argument central que l’AFC porte à Nairobi : les 400 milliards de dollars gérés par les fonds souverains et institutions de développement africaines, souvent fragmentés entre des dizaines de véhicules nationaux sans coordination, pourraient financer l’intégralité du déficit infrastructurel continental sur une décennie si on les agrège correctement.

Du cobalt à la batterie : la logique industrielle derrière les routes

L’AFC ne plaide pas pour des infrastructures en soi. Elle plaide pour des infrastructures au service d’une industrialisation. La nuance est décisive.

Fola Fagbule l’a exprimé sans détour lors du Sommet : « Il ne s’agit pas seulement du cuivre et du cobalt, mais des batteries que vous pouvez produire en utilisant le cuivre et le cobalt » . Cette phrase résume dix ans de débat sur la malédiction des ressources naturelles. La République démocratique du Congo extrait environ 70% du cobalt mondial. Elle n’assemble pas une seule batterie de véhicule électrique.

La route, le port, la zone économique spéciale ne sont pas des fins en elles-mêmes. Elles sont les conditions préalables à une transformation industrielle que le continent ne peut plus différer, dans un monde qui se bat pour sécuriser les minerais critiques de la transition énergétique.

Algérie : les négociations sont ouvertes

Sur les 54 pays africains reconnus, 48 sont membres de l’AFC . Les six absents incluent trois économies de premier plan : l’Algérie, l’Afrique du Sud et la Libye .

Pour l’Algérie, l’absence n’est pas idéologique. Fola Fagbule l’a dit explicitement en conférence de presse : « Les négociations entre l’AFC et le gouvernement algérien sont en cours » . Aucune date n’a été avancée, mais la formulation est significative : ce n’est plus une question de principe, c’est une question de calendrier.

Concrètement, l’adhésion de l’Algérie ouvrirait plusieurs perspectives : participation au financement du Corridor Transsaharien entre l’Afrique du Nord et l’Afrique de l’Ouest, contribution aux projets d’interconnexion électrique régionale, et accès à un véhicule d’investissement noté A pour placer une partie des réserves nationales dans des actifs productifs africains plutôt qu’en obligations étrangères. Pour un pays qui cherche à diversifier son économie au-delà des hydrocarbures, c’est une opportunité concrète — pas une abstraction diplomatique.

Un écosystème institutionnel qui prend forme

Le Sommet de Nairobi s’inscrit dans un mouvement plus large. En février 2026, les chefs d’État africains ont lancé le Mécanisme de financement des infrastructures africaines (AIFF), destiné à accélérer les projets transfrontaliers de l’Agenda 2063. En décembre 2025, l’AAMFI et l’AUDA-NEPAD avaient mis en place une Facilité de 1,5 milliard de dollars pour les projets prioritaires.

L’AFC elle-même vient de finaliser un partenariat de 100 millions de dollars avec India Exim Bank — un rapprochement avec une puissance qui a réussi, en deux décennies, à construire 140 000 kilomètres d’autoroutes sur financement principalement domestique. Le message à l’intention des marchés est clair : l’institution n’attend pas, elle construit ses alliances en dehors des circuits traditionnels.

Ce que Nairobi ne dit pas encore

Il serait inexact de présenter ce sommet comme une rupture accomplie. Plusieurs freins demeurent, et ils sont structurels.

La fragmentation réglementaire entre marchés africains rend l’agrégation de capitaux techniquement complexe : un fonds de pension nigérian ne peut pas, en l’état des règles actuelles, investir facilement dans un projet au Sénégal. L’harmonisation des cadres juridiques est un chantier de longue haleine. De même, la faible maturité de nombreux fonds de pension régionaux — encore jeunes, avec des passifs à court terme — limite leur capacité à s’engager sur des actifs d’infrastructure à horizon vingt ou trente ans.

Et l’absence de l’Afrique du Sud, première place financière du continent, reste un angle mort stratégique pour l’AFC. Johannesburg gère des volumes de capitaux institutionnels sans commune mesure avec le reste du continent. Sans elle dans le dispositif, la promesse d’une mobilisation à l’échelle reste incomplète.

Nairobi 2026 ne restera pas dans l’histoire comme le moment où l’Afrique a résolu son problème d’infrastructures. Mais il pourrait être le moment où elle a cessé de le traiter comme un problème extérieur à résoudre avec de l’aide extérieure.

L’AFC porte une idée simple et subversive : l’argent africain doit construire l’Afrique. Les outils existent. Les capitaux existent. Ce qui se joue maintenant, c’est la capacité politique et technique à les assembler — avant que la prochaine décennie de croissance démographique ne transforme le déficit infrastructurel en crise ouverte.

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