L’Algérie exporte 93 000 tonnes d’acier en deux semaines : derrière le chiffre, une mutation industrielle profonde

En quatorze jours, entre le 1er et le 14 avril 2026, l'Algérie a chargé 93 000 tonnes d'acier dans six ports nationaux à destination de cinq pays sur deux continents.…

L’Algérie exporte 93 000 tonnes d’acier en deux semaines : derrière le chiffre, une mutation industrielle profonde

En quatorze jours, entre le 1er et le 14 avril 2026, l’Algérie a chargé 93 000 tonnes d’acier dans six ports nationaux à destination de cinq pays sur deux continents. Ce volume, confirmé par l’Agence de Presse Algérienne (APS) et plusieurs entreprises portuaires, dépasse tout ce que le pays avait réalisé sur une période équivalente. Mais le chiffre seul ne dit pas tout : derrière cette quinzaine record se jouent des enjeux industriels, géopolitiques et commerciaux qui méritent d’être lus avec précision.

Pendant des décennies, l’Algérie a figuré parmi les principaux importateurs d’acier du continent africain. Des milliers de tonnes de rond à béton arrivaient chaque année depuis la Turquie, l’Ukraine ou l’Espagne pour alimenter les chantiers publics du pays. Ce schéma s’est progressivement inversé à partir de 2017, avec l’entrée en service du complexe AQS à Bellara (Jijel), suivie de l’expansion de Tosyali Algérie à Bethioua (Oran). En avril 2026, l’inversion est consommée : l’Algérie ne subit plus les prix de l’acier mondial — elle les alimente.

Ce qui s’est passé port par port, jour par jour

L’opération a démarré le 1er avril depuis la façade ouest du pays. Le complexe Tosyali de Bethioua a lancé simultanément quatre cargaisons depuis trois ports distincts : 10 000 tonnes de brames depuis Arzew vers l’Italie, 5 000 tonnes de laminés à chaud depuis le port d’Oran vers l’Espagne, 4 500 tonnes de ronds à béton vers le Royaume-Uni, et 7 000 tonnes de ronds à béton depuis Mostaganem vers la Belgique.

Le 5 avril, le port de Béjaïa a opéré pour la première fois de son histoire un chargement d’acier à l’export : plus de 8 000 tonnes de rond à béton embarquées à bord du MV Swan, à destination d’un marché européen. L’entreprise portuaire a qualifié l’événement de « fierté pour le Made in Bladi ».

Le 7 avril, l’Agence de Presse Algérienne (APS) a confirmé le chargement au port d’Annaba de 22 000 tonnes de billettes d’acier produites par AQS Bellara, à destination de l’Italie — une opération logistiquement exigeante, supervisée par l’entreprise portuaire d’Annaba qui a mobilisé des moyens humains et matériels supplémentaires pour tenir les délais.

Djen Djen, le port naturel d’AQS à Jijel, a quant à lui assuré une expédition vers la République dominicaine, marquant la première entrée de l’acier algérien en Amérique latine — un signal commercial discret mais stratégique.

AQS : un partenariat algéro-qatari qui pèse sur quatre continents

Fondée sur un partenariat entre la Société Nationale de Sidérurgie (SNS, 46%), le Fonds National d’Investissement (FNI, 5%) et Qatar Steel International (49%), AQS est passée en quelques années d’un projet industriel ambitieux à un exportateur confirmé.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Ses recettes à l’export ont progressé de 160 millions de dollars en 2022 à 400 millions en 2023, avant un léger repli à 360 millions en 2024 dans un contexte de baisse des prix mondiaux de l’acier. Au total, depuis 2021, la société a expédié 2,6 millions de tonnes vers 44 pays sur quatre continents.

En 2026, la cadence s’accélère. Au 13 avril, AQS avait déjà exporté 185 000 tonnes depuis le 1er janvier, selon un communiqué officiel relayé par l’APS. Soit une moyenne de près de 1 700 tonnes par jour, tous produits confondus : billettes, fil machine, rond à béton. À Bellara, le taux d’activité du complexe frôle les 98% de capacité installée.

Tosyali : de l’acier vert à 1,5 milliard de dollars d’exportations visés

De l’autre côté, Tosyali Algérie tourne à 97% de sa capacité à Bethioua. Le groupe turc, implanté à Oran depuis 2017, a bâti sa compétitivité sur une technologie précise : le DRI (Direct Reduced Iron), ou réduction directe du minerai. Contrairement aux hauts-fourneaux traditionnels fonctionnant au charbon, le DRI utilise du gaz naturel — abondant et bon marché en Algérie — pour produire un fer à plus faibles émissions de carbone. Une longueur d’avance sur les futures normes européennes d’importation (CBAM), qui taxeront l’acier carbon-intensif à partir de 2026.

En 2025, la deuxième unité DRI de Tosyali a produit 2,43 millions de tonnes, établissant un record mondial dès sa première année complète d’exploitation. Sa première unité s’est classée troisième au monde au classement annuel.

Sur le plan commercial, le vice-président Alp Topcuoglu a annoncé fin 2025, lors de la 33ème édition de la Foire de la Production Nationale, que Tosyali vise 1,5 milliard de dollars d’exportations en 2026, contre 1 milliard actuellement, pour porter son chiffre d’affaires total à 3 milliards de dollars. L’objectif à plus long terme est fixé à 2 milliards de dollars d’exportations, grâce notamment aux nouvelles lignes de tôles laminées à froid — des aciers utilisés dans l’automobile et l’électroménager — dont l’entrée en service est prévue pour septembre 2026.

Le verrou européen et la menace américaine

Tout n’est pas linéaire. En janvier 2026, le site Algérie 360 publiait une enquête sur un verrou réglementaire qui freine l’accès de l’acier algérien au marché européen : les procédures de certification technique, les délais de conformité aux normes CE et les barrières non tarifaires imposées par certains acheteurs ralentissent la montée en volume sur les segments premium.

Par ailleurs, les États-Unis constituent un front fermé. Fin 2025, TSA-Algérie révélait qu’une taxe douanière record menaçait les exportations algériennes vers le marché américain, dont les volumes étaient « en chute libre ». Dans ce contexte, la diversification vers l’Europe du Sud et l’Amérique latine n’est pas seulement une ambition de croissance — c’est aussi une nécessité pour compenser des marchés sous pression.

La percée en République dominicaine prend alors une autre dimension : elle constitue un test d’entrée sur le marché caribéen et centraméricain, à l’écart des contraintes tarifaires nord-américaines.

L’équation minière : Gara Djebilet comme fondation à long terme

La sidérurgie algérienne reste aujourd’hui largement dépendante des importations de minerai de fer pour alimenter ses unités de production. C’est le principal point de vulnérabilité d’un système par ailleurs performant. La réponse se construit dans le Sahara.

Le gisement de Gara Djebilet, dans la wilaya de Tindouf, est l’un des plus grands gisements de minerai de fer non exploités du monde, avec des réserves estimées à plus de 3 milliards de tonnes. Tosyali Algérie a engagé la construction d’une usine de traitement à Béchar, capable d’enrichir jusqu’à 4 millions de tonnes de minerai par an. Si ce maillon est bouclé, la chaîne sera complète : du minerai extrait en Algérie, transformé en acier en Algérie, exporté depuis les ports algériens.

L’Algérie vise à terme une capacité nationale de 10 à 13 millions de tonnes par an — ce qui la placerait parmi les vingt premiers producteurs mondiaux. En 2026, elle est déjà classée deuxième producteur d’acier en Afrique.

Ce que ce record dit vraiment

Un chiffre comme « 93 000 tonnes en 14 jours » peut paraître abstrait. Pour le mettre en perspective : la France, pays industriel de référence en Europe, produisait en 2023 environ 11 millions de tonnes d’acier par an, soit environ 900 000 tonnes par mois. L’Algérie, elle, vient d’exporter en deux semaines l’équivalent de 10% de la production mensuelle française — et elle ne produit pas encore à pleine capacité future.

Ce qui s’est joué entre le 1er et le 14 avril 2026 dans les ports algériens, c’est moins un exploit ponctuel qu’une démonstration opérationnelle. Six ports coordonnés, deux entreprises en cadence maximale, des navires affrétés vers cinq pays simultanément : le pays a prouvé qu’il dispose non seulement de la production, mais aussi de la logistique d’exportation pour se positionner durablement sur les marchés mondiaux.

une industrie qui charge, embarque et facture

L’Algérie sidérurgique n’est plus un projet. En avril 2026, elle exporte des billettes vers les aciéries italiennes depuis Annaba, du laminé à chaud vers l’Espagne depuis Oran, du rond à béton vers la Belgique depuis Skikda, et de l’acier vers les Caraïbes depuis Djen Djen.

Les mois à venir seront décisifs : entrée en service des nouvelles lignes de Tosyali en septembre, montée en cadence d’AQS à Bellara, premier minerai de Gara Djebilet dans les unités de réduction. Si ces jalons tiennent, l’Algérie pourrait clore 2026 avec un secteur sidérurgique générant entre 2 et 2,5 milliards de dollars de recettes à l’export — hors hydrocarbures, hors phosphates, hors tout ce que le pays était censé ne jamais exporter.

' . "\n"; }, 20); // priority 20 — après GTM (10) et autres scripts footer } } }, { passive: true }); })();