Le 28 février 2026, la marine iranienne a bloqué le détroit d’Ormuz. En quarante-huit heures, le prix du Brent a dépassé les 110 dollars. À Lagos, à Mombasa, à Dar es-Salaam, les files d’attente aux stations-service ont réapparu. Pas parce que l’Afrique manquait de pétrole dans son sous-sol. Mais parce que le carburant dans ses réservoirs venait, lui, du Golfe Persique.
C’est Felix Bob Ocitti, responsable du programme hydrocarbures à l’AFREC — l’agence technique de l’Union africaine pour l’énergie — qui a mis les mots sur ce qui ressemble à un aveu institutionnel : « La quasi-totalité des pays africains a été affectée. » Une phrase courte. Un diagnostic lourd.
Nigeria, Kenya, Tanzanie : le même scénario, partout
Ce qui s’est passé en mars 2026 n’est pas un accident isolé. C’est la répétition d’un mécanisme bien connu des opérateurs pétroliers africains, mais peu visible du grand public.
L’Afrique de l’Est importe entre 60 et 80% de ses produits pétroliers raffinés depuis le Moyen-Orient. Le Kenya reçoit ses livraisons de gazole via le port de Mombasa, chargées dans des tankers partis de Djeddah ou de Ruwais. La Tanzanie dépend du même corridor. L’Éthiopie, pays enclavé de 130 millions d’habitants, est entièrement tributaire de ces routes maritimes.
Quand le centre maritime britannique UKMTO a enregistré une chute de 95% du trafic maritime dans le détroit en mars 2026, ce n’était pas seulement une statistique de navigation. C’était le signal d’une rupture d’approvisionnement directe pour des dizaines de millions de ménages africains.
400 millions de barils en Europe, zéro en Afrique
La comparaison qu’Ocitti choisit de faire est brutale, et volontairement so. Lors de la crise énergétique de 2022, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) a libéré 400 millions de barils de ses réserves stratégiques pour stabiliser les marchés mondiaux. Ce mécanisme, construit après le premier choc pétrolier de 1973, permet aux pays membres de l’OCDE de tenir 90 jours de consommation en stock.
L’Afrique, elle, n’a pas de jour de réserve garanti. Aucun pays africain ne dispose d’un mécanisme de stockage stratégique formalisé à l’échelle continentale. Certains États maintiennent des stocks commerciaux privés, mais leur niveau est opaque, insuffisant, et non coordonné. En situation de crise, chaque gouvernement est seul face à son problème d’approvisionnement.
C’est précisément ce vide qu’Ocitti veut combler. Sa proposition : un mécanisme continental africain de réserves stratégiques, abondé par les États membres et géré par l’AFREC. Le modèle existe. Le financement, non.
Dangote : le symbole qui peine à tenir ses promesses
La raffinerie Dangote au Nigeria devait changer la donne. Avec une capacité nominale de 650 000 barils par jour, elle est la plus grande d’Afrique et l’une des plus grandes du monde. Son promoteur, Aliko Dangote, l’a présentée comme la réponse structurelle à la dépendance africaine aux importations.
La réalité de 2026 est plus nuancée. La raffinerie tourne en dessous de sa capacité installée. La principale raison : elle peine à obtenir des approvisionnements réguliers en pétrole brut nigérian, en raison de conflits entre Dangote et les grandes compagnies pétrolières internationales sur les conditions de vente du brut local. En parallèle, le Nigeria continue d’importer des carburants depuis l’Europe. Le paradoxe africain reste entier, même au Nigeria, premier producteur du continent.
Trois projets de pipelines, un seul vraiment sérieux
L’AFREC positionne trois axes infrastructurels comme réponse à cette dépendance. Leur degré de maturité varie considérablement.
Le West African Gas Pipeline, qui relie le delta du Niger au Ghana en passant par le Bénin et le Togo, est opérationnel. Mais il fonctionne en deçà de sa capacité et ne couvre qu’une frange littorale de l’Afrique de l’Ouest. Son extension vers le centre du continent reste au stade des études.
Le pipeline Nigeria-Maroc, tracé sur plus de 5 000 km le long de la côte atlantique, est le plus ambitieux. Estimé à 25 milliards de dollars, il devrait desservir treize pays d’Afrique de l’Ouest. Mais son financement reste largement à boucler, et les calendriers ont déjà été repoussés plusieurs fois.
Le gazoduc transsaharien (TSGP) est celui qui avance le plus concrètement. Alger, Abuja et Niamey ont officialisé leur passage à la phase d’exécution début 2026. Long de 4 128 km, il relierait les champs gaziers du delta du Niger à la côte méditerranéenne algérienne. Son intérêt est double : alimenter en énergie des pays sahéliens enclavés comme le Niger, et exporter du gaz vers une Europe toujours en sevrage du gaz russe.
La pression ESG : frein ou levier ?
Depuis 2021, les grandes banques de développement et de nombreux fonds d’investissement privés ont réduit leur exposition aux projets pétro-gaziers africains, sous pression des exigences ESG. Pour des pays comme l’Ouganda ou la Tanzanie, dont les projets pétroliers ont mis des années à convaincre les financeurs, ce changement de doctrine a eu des effets concrets sur les délais.
Ocitti ne nie pas la réalité du changement climatique. Mais il pose une question de justice : comment exiger de l’Afrique qu’elle renonce à valoriser ses ressources fossiles, quand le continent émet moins de 4% des émissions mondiales de CO₂ et que des centaines de millions de ses habitants n’ont pas accès à l’électricité ?
Sa réponse est pragmatique : intégrer des standards bas-carbone dès la conception des projets — réduction des torchages, captage du méthane, contenu local — pour rendre les investissements à nouveau finançables. C’est la condition posée par l’AFREC pour accéder aux guichets concessionnels internationaux d’ici 2030.
En 2025, malgré ce contexte, l’Afrique a tout de même attiré 13,84 milliards de dollars dans la transition énergétique, dont 98% fléchés vers les renouvelables. Un chiffre en hausse, mais sans commune mesure avec les besoins d’un continent qui doit simultanément électrifier ses zones rurales et sécuriser ses approvisionnements en carburants.
Novembre 2026, Addis-Abeba : rendez-vous manqué ou tournant décisif ?
La prochaine réunion ministérielle de l’AFREC est fixée à novembre 2026, à Addis-Abeba. C’est là que les États membres devront répondre à la proposition de mécanisme de stockage stratégique. Pas avec des déclarations d’intention, mais avec des engagements budgétaires chiffrés.
Le contexte est inédit. La crise d’Ormuz a fourni une démonstration grandeur nature de ce que coûte l’inaction. Les cours du pétrole restent élevés. Les routes maritimes alternatives via le cap de Bonne-Espérance rallongent les délais et renchérissent le fret de 15 à 25%. La fenêtre politique pour réformer est ouverte.
Ce que l’Afrique construit — ou ne construit pas — dans les douze prochains mois définira sa position lors de la prochaine crise. Et dans un monde où les tensions autour des détroits stratégiques se multiplient, cette prochaine crise n’est pas une hypothèse. C’est une certitude statistique.
