Pendant des décennies, le secteur algérien des assurances a avancé sous la férule du ministère des Finances, sans trop se plaindre. Cette discrétion prend fin. Dans son rapport d’activité 2025, l’Union Algérienne des Sociétés d’Assurance et de Réassurance (UAR) formule une demande que ses membres évitaient soigneusement d’écrire noir sur blanc : créer une autorité de régulation sectorielle autonome, distincte de la rue Ahmed Francis à Alger. Le message est poli, technique, bien emballé dans le vocabulaire de la « bonne gouvernance ». Mais il est clair.
200 milliards de dinars, et pourtant…
Le chiffre est là, rond et symbolique : 200,5 milliards de dinars de chiffre d’affaires global en 2025, pour une croissance annuelle de 8,8%. Sur les neuf premiers mois de l’exercice, la production atteignait déjà 142,9 milliards, en hausse de 7,3% sur un an, selon les données officielles du Conseil national des assurances (CNA). Le secteur progresse, régulièrement, depuis plusieurs années.
Mais ces chiffres méritent d’être mis en perspective algérienne, pas africaine abstraite. À Alger, Oran ou Constantine, l’écrasante majorité des ménages n’a qu’une seule interaction concrète avec les assurances : le contrat obligatoire pour la voiture. L’assurance-vie ? Un produit que la plupart des Algériens n’ont jamais souscrit. L’assurance habitation ? Elle reste facultative et peu répandue, y compris dans les zones à risque sismique élevé — pourtant classées parmi les plus exposées du bassin méditerranéen. L’assurance agricole ? Elle peine à décoller dans les zones steppiques du pays, là où les agriculteurs sont les plus vulnérables aux sécheresses à répétition.
Ce paradoxe — un secteur qui croît en chiffres, mais qui reste absent du quotidien de la majorité — est précisément ce que le cadre réglementaire actuel n’a pas su corriger.
Une loi fondatrice rédigée avant l’internet grand public
Le secteur fonctionne encore sous l’empire de l’ordonnance n°95-07, signée en 1995 — quand le réseau internet n’avait pas encore atteint la plupart des foyers algériens, quand le téléphone mobile était un luxe rare, et quand le mot « cyber-risque » n’existait pas dans le vocabulaire des assureurs. Elle a été partiellement retouchée par la loi n°06-04 de 2006, il y a vingt ans.
Le ministre des Finances Laaziz Faïd avait solennellement annoncé une réforme législative d’envergure pour 2024. Elle devait enfin introduire l’assurance Takaful — produit conforme aux principes islamiques, réclamé par une clientèle algérienne qui refuse les contrats conventionnels à intérêts — et moderniser les mécanismes de contrôle prudentiel. Nous sommes en 2026. Le projet de loi n’est toujours pas adopté. Entre-temps, des ajustements partiels ont été opérés en urgence : depuis l’été 2025, l’assurance automobile a été réformée par voie réglementaire — révision des barèmes, obligation de paiement électronique, nouvelles procédures anti-fraude. Utile, mais insuffisant face à l’étendue du chantier.
Ce que l’UAR demande — et pourquoi maintenant
La demande de l’UAR prend sens dans un calendrier précis. La Loi de Finances 2026 a introduit l’obligation de recourir à la coassurance locale pour couvrir les grands risques nationaux — barrages, complexes industriels, infrastructures énergétiques. Cette disposition oblige les groupes publics et privés à mobiliser en priorité les capacités des compagnies algériennes avant de solliciter la réassurance internationale.
C’est une bonne nouvelle pour le volume du marché. Mais c’est aussi une nouvelle responsabilité. Couvrir le risque d’explosion d’une raffinerie à Skikda ou d’un effondrement de barrage dans les Hauts Plateaux n’est pas du même ordre qu’indemniser un pare-chocs cabossé à Bab Ezzouar. Ces risques exigent des expertises techniques, des réserves financières calibrées et une supervision réglementaire que l’actuelle direction générale du budget — rattachée au ministère des Finances — n’est pas structurellement outillée pour exercer.
L’UAR argue que trois défis rendent aujourd’hui indispensable une instance spécialisée :
- La cybersécurité et le numérique : des assureurs algériens proposent désormais des contrats en ligne. Qui vérifie la solidité de leurs systèmes, la protection des données clients, la conformité des algorithmes de tarification ? Personne, formellement.
- Le Takaful : sa supervision nécessite une double compétence — droit des assurances et jurisprudence islamique des affaires. Ce profil n’existe pas dans les organigrammes du ministère des Finances.
- La crédibilité internationale : les réassureurs étrangers, Munich Re ou Swiss Re en tête, posent des exigences de gouvernance avant d’engager leur capacité sur des risques algériens. Une autorité sectorielle autonome est un signal lisible dans leurs grilles d’évaluation.
La question que l’UAR ne pose pas
Le rapport de l’UAR évite soigneusement un terrain glissant. Il ne parle pas des délais d’indemnisation — pourtant la principale source de défiance des assurés algériens envers leurs compagnies. Il ne dit rien des litiges non résolus, nombreux dans le secteur automobile, souvent traités avec des délais qui découragent les recours légitimes. Il ne questionne pas non plus la position des compagnies publiques — SAA, CAAR, CAAT — qui dominent le marché et dont l’État est actionnaire : une autorité de régulation indépendante sera-t-elle en mesure de les sanctionner si nécessaire, ou reproduira-t-elle la complaisance habituelle de l’administration envers ses propres entités ?
Ces angles morts ne sont pas anodins. Ils dessinent les contours d’une demande corporative qui sert, en premier lieu, les intérêts des opérateurs — simplifier les procédures, accélérer les agréments, gagner en visibilité internationale — davantage que ceux de l’assuré lambda qui attend depuis six mois le remboursement de sa toiture après un épisode de grêle à Aïn Defla.
Alger face au modèle marocain : une comparaison qui pique
L’ACAPS, l’autorité marocaine de contrôle des assurances créée en 2016, dispose d’un budget propre, d’un conseil d’administration indépendant et de pouvoirs de sanction effective, y compris le retrait d’agrément. En dix ans, le Maroc a plus que doublé son taux de pénétration assurantielle. Coïncidence ou causalité, le débat reste ouvert — mais l’écart de trajectoire avec l’Algérie, lui, est réel et documenté.
Ce n’est pas une critique gratuite. C’est une donnée que les assureurs algériens eux-mêmes citent dans leurs réunions professionnelles, à mi-voix. La mettre sur la table publiquement, comme le fait désormais l’UAR dans son rapport, est déjà un acte inhabituel dans un secteur qui préfère d’ordinaire les couloirs aux tribunes.
la prochaine étape est politique, pas technique
Le secteur algérien des assurances a produit des chiffres honorables en 2025. Il a absorbé de nouvelles contraintes réglementaires. Il a montré qu’il pouvait croître même dans un environnement incertain. L’UAR formule désormais une demande de maturité institutionnelle : être régulé par des pairs spécialisés, pas par une direction générale dont les priorités sont ailleurs.
Cette demande mérite une réponse. Pas un discours sur la modernisation, pas une promesse de loi pour 2027. Une réponse concrète, avec un calendrier, des garanties d’indépendance réelle, et des mécanismes de redevabilité publique. L’assuré algérien — celui qui paie sa prime chaque année sans jamais ouvrir un sinistre, et qui découvre le fonctionnement réel du système le jour où il en a besoin — attend que cette réforme serve aussi ses intérêts.





